JUVÉNAL

SATIRE III

Trad. Henri Clouard

1-20. Le départ de mon vieil ami me désole ; je ne l’en approuve pas moins d’aller se fixer à Cumes, cette ville déserte et d’offrir ainsi un concitoyen à la Sibylle. C’est à la porte de Baïes, dans l’exquise retraite d’une côte pleine de charme. Moi, je préfère même Prochyta à Suburre. Est-ce que le pire désert ne vaut pas mieux que les menaces d’incendie, les écroulements de maisons, les mille périls de cette ville terrible où il faut subir en pleine canicule des récitations poétiques ?

Un seul chariot suffit à charger le bagage de mon ami. Pendant l’opération, il s’avança jusqu’aux vieux arcs de la porte Capène, cette ruine. Là jadis Numa eut ses rendez-vous avec la nocturne amie ; aujourd’hui les bosquets de la source sacrée et le sanctuaire même sont loués, à qui ? A ces juifs qui ont pour tout mobilier leur corbeille et pour toute fortune leur foin (car nous n’avons plus un arbre qui n’ait à payer une taxe au Trésor : il mendie, ce bois dont les muses ont été exilées). Dans le Val d’Egérie nous sommes descendus, voici les grottes artificielles. Comme la divinité serait plus réellement présente, si un gazon verdoyant bordait l’eau et si des marbres ne mettaient leur tache sacrilège sur le tuf indigène !

21-40. C’est là qu’Umbricius s’ouvre à moi : « Puisque les métiers honnêtes ne peuvent plus vivre à Rome, dit-il, puisque l’on n’y est plus récompensé de sa peine, que le pauvre bien qu’on peut avoir est plus mince aujourd’hui qu’hier et se réduira encore demain, j’ai décidé de m’installer là où Dédale détacha ses ailes fatiguées. Je ne fais que grisonner, j’entre à peine dans ma verte vieillesse, il reste à Lachésis de quoi filer pour moi ; je tiens bien sur mes jambes et ne m’aide d’aucun bâton. Eh bien donc, quittons notre patrie. Laissons-y vivre Artorius et Catule ; abandonnons-la à ceux qui veulent nous faire prendre noir pour blanc, entrepreneurs sans vergogne qui soumissionnent pour les temples, les fleuves, les ports, le nettoyage des cloaques, les cadavres à porter au bûcher, la vente des esclaves aux enchères. Jadis ces gens-là jouaient du cor dans les fanfares d’arènes municipales, quelle ville n’a connu leurs joues gonflées ? Les voilà maintenant qui donnent des jeux et lorsque le peuple l’ordonne en renversant le pouce, c’est eux qui tuent, faisant ainsi leur cour à la populace. Après cela, ils afferment les latrines publiques. Et pourquoi pas ? Ils sont bien faits pour être tirés de leur abjection et élevés au faîte des honneurs par la Fortune lorsqu’elle veut rire.

41-57. « Que veux-tu que je fasse à Rome ? Je ne sais mentir. Un livre, s’il est mauvais, je ne puis le louer ni vouloir le lire ; les mouvements des astres me sont inconnus ; promettre à un fils la mort prochaine de son père, je ne le veux ni n’en suis capable ; le ventre des grenouilles n’a jamais subi mon examen. Porter à une femme mariée les billets de son amant, je laisse cette besogne à d’autres ; jamais je n’aiderai un voleur, et c’est pourquoi personne ne me demande un coup de main ; on me tient pour manchot, pour paralytique, bon à rien. Pour qui est-on aux petits soins ? Pour le complice dont le coeur bat et bout des secrets qu’il lui faut taire à perpétuité : on pense ne rien te devoir, tu n’as rien à attendre, si le secret est honnête ; pour être dans la manche de Verrès, aie le moyen de l’accuser à ton heure. Méprise donc tout l’or que le Tage ombragé roule dans ses sables vers la mer : il ne vaudrait pas qu’on perdît le sommeil. A quoi bon recevoir avec remords des récompenses qui t’échapperont un jour ? A quoi bon te faire craindre d’un protecteur puissant ?

58-80. « Il y a une engeance qui est la préférée de nos gens riches et que je fuis plus que toutes ; je vais te dire laquelle, tout de suite et sans réserves. Je ne puis supporter, ô Quirites, une ville devenue grecque. Grecque ? Quelle est en réalité la proportion d’Achéens dans cette lie ? Il y a longtemps que de Syrie l’Oronte est venu se jeter dans le Tibre ; c’est la langue et les moeurs de là-bas, c’est la harpe aux cordes obliques, ce sont les flûtes et les tambourins barbares que ce fleuve charrie dans ses eaux, sans oublier les filles condamnées à lever des hommes aux alentours du Cirque. Allez à elles, vous autres qui aimez la mitre bariolée dont s’affublent ces étrangères. Tes rustiques descendants, ô Quirinus, portent des chaussures légères, et se mettent au cou les insignes de la victoire athlétique. L’un arrive de la haute Sicyone, l’autre d’Amydon, celui-ci d’Andros, celui-là de Samos, un autre encore de Tralles ou d’Alabanda ; et tous marchent à l’assaut de l’Esquilin et de la colline qui tire son nom de l’Osier, pour être bientôt les maîtres des grandes familles. Esprit vif, audace effrénée, torrent de paroles qui étonnerait Isée. Dis-moi ce que c’est qu’un Grec ? Tout ce qu’on veut : grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, masseur, augure, danseur de cordes, médecin, magicien, que ne fera point un grec famélique ? Il montera au ciel, si tu le demandes. En somme, il n’était point Maure, ni Sarmate ni Thrace, celui qui s’attacha des ailes. Non, il était né au coeur d’Athènes.

81-103. « Je ne fuirais pas la pourpre de ces gens-là ? Quelqu’un signera avant moi sur les contrats, se verra mieux placé que moi à table, et ce sera ce drôle qui a débarqué à Rome avec ses prunes et ses figues ? N’est-ce donc plus rien que d’avoir empli du ciel de l’Aventin ses regards d’enfant, que d’avoir été nourri avec des olives de la Sabine ? Cette race-là possède à la perfection l’art de flatter, elle sait louer le style de l’illettré, la figure du disgracié. Un débile a le cou décharné, elle le compare à Hercule quand il étouffait Antée soulevé loin du sol ; elle admire une voix faible et plus aigre que celle du coq becquetant conjugalement sa poule. Nous saurions bien flatter comme eux, mais eux seuls se font croire. Un Grec a t-il son égal sur les planches quand il joue le rôle de Thaïs ou celui d’une matrone ou même celui de Doris toute nue ? On croirait voir la femme elle-même, non plus un acteur ; on dirait qu’il n’y a rien, que tout est plat au bas-ventre, on imagine l’étroit sillon... Et certes il ne s’agit pas de l’admiration que mérite un Antiochus, un Stratoclès, un Démétrius ou le tendre Hémus : non, c’est la nation qui est comédienne. On rit : ces gens s’esclaffent ; leur protecteur verse des larmes : ils pleurent sans le moindre chagrin ; fait-on faire un peu de feu par temps froid ? ils endossent un manteau ; mais si vous dites : « J’ai chaud », ils sont en sueur.

104-125. « Nous ne sommes pas de force. Il l’emporte forcément, celui qui est capable nuit et jour de composer son visage sur le visage d’autrui, d’envoyer baisers et compliments au patron qui a bien roté, qui a pissé droit, qui a fait résonner l’or de son vase de nuit. Et puis, rien ne leur est sacré, personne n’est à l’abri de leur rut, ni la mère de famille, ni la fille encore vierge, ni le fiancé imberbe ni le fils encore puceau. A leur défaut, ils culbutent la grand’mère du protecteur. Ils veulent savoir les secrets de la famille, beau moyen de se faire craindre. Et puisque nous sommes sur le chapitre des Grecs, écoute le forfait, non d’un élève de gymnase, mais d’un haut philosophe. C’était un Stoïcien ; il tua, par ses délations, Baréa, un ami, un disciple ; ce sinistre vieillard était né sur les rives qui virent tomber une plume d’une aile de Pégase. Un Romain n’a plus de place là où règne un Protogène, un Diphile, un Hermarque, qui jamais - c’est la règle de la race - ne partagent un protecteur : ils le veulent pour eux seuls. Que l’un d’eux ait fait tomber dans une oreille complaisante une goutte de ce venin qui porte la marque de leur pays, tout de suite je me vois mis à la porte, on a perdu tout souvenir de mes longs services ; nulle part plus aisément qu’à Rome ne se jette par-dessus bord un client.

126-136. Que peuvent valoir - ne nous flattons pas ! - les bons offices d’un indigent, même ses courses nocturnes de client ? Un préteur dépêche son licteur chez Albina, chez Modia, ces veuves sans enfants, qui ne dorment guère, pour les saluer avant son collègue. Un esclave de riche se fait escorter par un fils d’homme riche. Un autre achète d’une somme d’argent qui représente la solde d’un tribun de légion le droit de se pâmer une fois ou deux sur le sein de Calvina ou de Catiena, mais toi, si tu te sens du goût pour la figure d’une femme bien parée, tu restes planté là, n’osant faire descendre Chioné de sa haute litière.

137-159. « Produis devant la justice romaine un témoin aussi honorable que l’hôte choisi pour la déesse de l’Ida, ou un autre Numa, ou un héros pareil à celui qui arracha Minerve tremblante à son temple en flammes : « Est-il riche ? » sera la première question ; le souci de sa moralité viendra en dernier. « Combien d’esclaves nourrit-il ? « combien a-t-il d’arpents de terre ? Combien de plats et de quelle taille sert-on à sa table ? » Autant vous avez d’argent dans vos coffres, autant on vous accorde de confiance. Invoquer les autels de Samothrace et les nôtres, c’est faire croire que le pauvre diable brave la foudre et les dieux, et que ceux-ci ne daignent même pas se fâcher. On donne une occasion infaillible de s’esclaffer, avec un manteau sale et déchiré, une toge usagée, un soulier qui baille et laisse voir par-ci par-là le gros fil d’un ressemelage de fortune. Le pire martyre des pauvres, c’est qu’ils sont ridicules. « A la porte ! s’il te reste quelque pudeur. Ouste ! on n’a pas droit aux places des chevaliers, quand on n’atteint pas le sens légal. » Non, il faut les laisser aux garçons nés des marchands de femmes dans les bouges : c’est à ce rang qu’applaudit le fils du brillant crieur public, parmi la jeunesse dorée qui a pour pères des rétiaires et des maîtres d’escrime. Ainsi l’a voulu Othon le vaniteux, ainsi a-t-il réparti les places.

160-189. « Quel gendre s’est vu agréer avec moins d’argent et de trousseau que la jeune fille ? Quel pauvre a-t-on couché sur un testament ou choisi comme assesseur aux édiles ? Ah, les Quirites sans fortune auraient dû depuis longtemps émigrer en masse. Il n’est nulle part facile de percer, quand le mérite se trouve gêné par le manque de fortune, mais surtout à Rome ! Un misérable réduit, un régime d’esclave, le plus frugal repas, cela coûte déjà si cher ! S’il faut manger dans de la vaisselle de terre, on a honte ; on n’y ferait point attention, si l’on se trouvait transporté brusquement chez les Marses ou les Sabins. Là, une grosse pèlerine décolorée se porterait fort bien. Une bonne partie de l’Italie, avouons-le, ne met la toge que pour les funérailles. A ces théâtres de verdure où l’occasion d’une fête fait redonner une farce avec le masque blême et béant qui terrorise les marmots rustiques dans les bras de leurs mères, tous les spectateurs ont même mise, orchestre et peuple ; et les édiles eux-mêmes, hauts dignitaires, portent simplement la tunique blanche. Mais ici, on s’habille au-dessus de ses ressources, on dépasse les justes limites ; on va jusqu’à emprunter. Tel est le vice général ; chez tous, une pauvreté enflée de vanité. Mais je te retarde ? En un mot, à Rome, tout s’achète. Que donnes-tu pour saluer quelquefois Cossus ? pour avoir un regard de Veienton, qui ne desserre jamais les lèvres ? Mais que ces maîtres fassent couper la barbe ou les cheveux de leur esclave chéri : aussitôt la maison se remplit de gâteaux qu’il nous faut acheter. Prends-en et rentre ta mauvaise humeur. Clients, voilà comme nous sommes mis à contribution, il nous faut grossir les économies de ces beaux serviteurs.

190-202. « A-t-on jamais à craindre l’éboulement de sa maison dans la fraîche Préneste, à Volsinie, prise dans ses collines boisées, dans la simple Gabies, à Tibur qui s’étage ? Notre ville à nous repose en grande partie sur de fragiles étais : c’est la grande trouvaille des gérants ; ils font boucher une vieille crevasse et vous invitent à dormir tranquille, sous la menace d’une catastrophe. Vive la ville sans incendie, aux nuits calmes ! Déjà Ucalégon réclame de l’eau, déjà il déménage son petit mobilier ; déjà le troisième étage brûle : toi, tu l’ignores, car les étages inférieurs ont beau s’affoler, un locataire sera le dernier à rôtir, c’est celui qui n’a entre lui et la pluie que les tuiles où les tendres colombes viennent déposer leurs oeufs.

203-222. Codrus avait un lit trop petit pour sa Procula, six cruches sur son buffet, une amphore au-dessous et un Chiron couché sous le même marbre, enfin quelques livres grecs dans un vieux coffre, divins poèmes rongés des rats, ces rustres ! Bref, Codrus n’avait rien, il faut en convenir. Et cependant ce rien, le malheureux l’a tout perdu. Pour comble de malheur, à sa nudité et sa faim, personne ne donnera ni toit ni nourriture. Suppose, en revanche, que la belle demeure d’Asturicus s’écroule : la matrone se désespère, les magistrats prennent le deuil, le préteur renvoie les audiences. Ah, c’est alors que nous gémissons sur le sort de la ville et maudissons l’incendie. La maison brûle encore que déjà l’on accourt offrir des marbres pour la reconstruire. Quelqu’un donnera des statues, blanches nudités ; un autre, quelque oeuvre d’Euphranor ou de Polyclète ; celui-ci propose d’antiques bijoux ayant paré les déesses d’Asie, celui-là des livres, une bibliothèque avec une Minerve au milieu ou bien un boisseau d’argent. Persicus rentre dans ses biens et même fort au delà, Persiens, le plus riche des vieillards sans enfants : on finit par le soupçonner d’avoir mis lui-même le feu chez lui !

223-231. « Aie donc le courage de t’arracher aux jeux du cirque : la plus agréable maison t’attend à Sora, à Fabrateria, à Frusino, et pas plus chère à l’année que ton obscur réduit. Là tu aurais un petit jardin avec un puits commode, d’où tu tirerais l’eau à la main pour arroser tes jeunes plants. Va vivre là, aimant ta bêche, cultivant ton jardin, qui te fournirait de quoi régaler cent pythagoriciens ; il est bon, en quelque retraite qu’on vive, de posséder quelque chose, fut-ce une cabane à lapin.

232-238. « On meurt d’insomnie, ici ; on est malade de mauvaises digestions qui entretiennent des fermentations dans l’estomac. Où louer un appartement où l’on puisse fermer l’oeil ? Il faut une fortune pour dormir dans notre ville. Voilà ce qui nous tue. Le passage embarrassé des voitures dans les rues étroites, le désordre bruyant du troupeau qui n’avance pas, ôteraient le sommeil à Drusus lui-même ou à des veaux marins.

239-267. Quand une affaire appelle l’homme riche, la foule s’ouvre devant la grande litière liburnienne qui court au-dessus des têtes ; il y peut lire, écrire, dormir à son aise, puisqu’elle est fermée, et finalement il arrivera avant tout le monde. Nous, le flot des gens qui marchent par devant nous bouche la route, celui des gens qui suivent nous presse aux reins. Un passant me donne un coup de coude, un autre me heurte d’un ais ; celui-ci me met sa poutre dans la figure, celui-là son grand vase. La boue poisse mes jambes, un large soulier m’écrase les miens, un clou de soldat se plante dans un de mes doigts de pied. Vois-tu la cohue autour de la sportule ? Que de fumée ! Il y a là cent convives et chacun s’est fait suivre de sa batterie de cuisine. Corbulon n’arriverait pas à soulever tant d’énormes vases et tout l’attirail que porte sur sa tête un pauvre gamin d’esclave, le cou raide, avivant par sa course le feu du réchaud. Des tuniques se déchirent qui venaient d’être reprisées. Une longue poutre est en équilibre sur ce chariot qui vient, un pin se balance sur cet autre ; leur balancement menace la foule. Que l’essieu qui porte des marbres de Ligurie se brise et que cette montagne rocheuse verse : que restera-t-il des passants ? Qui retrouvera leurs membres, même leurs os ? Les cadavres des écrasés se volatilisent. A la maison, dans le calme, on lave les assiettes, on entretient le feu, on prépare les ustensiles de bain, les linges, l’huile ; tout le personnel besogne, tandis que déjà la victime assise au bord du Styx frissonne à la vue de l’infernal nocher sans espoir de monter dans la barque pour traverser les eaux fangeuses, puisqu’elle n’a pas dans sa bouche le denier du passage.

268-301. « Considère maintenant une autre masse de périls auxquels la nuit nous expose, vois à quelle hauteur s’élèvent les toits d’où une tuile vous tombe sur le crâne, songe à tous les vases fêlés et ébréchés qui dégringolent par les fenêtres : ils entament le pavé, le marquent d’une trace profonde. On aura raison de t’accuser de négligence si tu ne prévois pas les accidents et si tu vas dîner en ville sans avoir fait ton testament. Il y a autant de chances de mort dans les rues nocturnes que de fenêtres ouvertes et éclairées. Le seul voeu à faire, c’est qu’on se contente de vider sur ta tête de larges bassins. Mais un ivrogne agité, qui par hasard n’a encore rossé personne, en éprouve des remords, et passe une nuit aussi lugubre que le fils de Pélée pleurant son ami ; il se couche sur le nez, se retourne sur le dos. Non, pas moyen de trouver le sommeil : ou bien il lui faudra une bonne querelle. Or il a beau avoir l’effronterie de la jeunesse et du vin, il évite dans la rue quiconque a un manteau de pourpre, une escorte nombreuse, avec flambeaux et lampes qui lui conseillent de passer au large. Mais moi, qui ai l’habitude de rentrer chez moi à la lumière de la lune ou à la pauvre lueur d’une chandelle que j’économise, je ne lui en impose pas. Apprends comme s’engage la fâcheuse querelle, s’il y a querelle lorsque l’adversaire frappe tandis que j’encaisse. Le gaillard se plante devant moi et m’intime l’ordre de m’arrêter : il faut bien obéir ; quoi faire en effet, avec un furieux qui d’ailleurs est le plus fort ? - « D’où viens-tu ? » crie-t-il. « Chez qui t’es-tu farci de fèves et rempli de piquette ? Quel savetier t’a invité à partager ses poireaux et sa tête de mouton bouillie ? Tu ne réponds rien ? Parle, ou tu tâteras de mon pied. Où est ton bouge ? A quelle synagogue faut-il aller te chercher ? » Méditer une réponse ou se retirer sans mot dire, qu’importe ? Dans les deux cas, ce sont là gens à te frapper et par dessus le marché à t’appeler en justice. Une seule ressource reste au pauvre diable ; battu, meurtri de coups de poing il implore la faveur de partir avec quelques dents intactes.

302-314. Ce n’est pas tout encore. En fait de dangers, on risque de se voir dévalisé, dès l’heure où les maisons sont fermées et les boutiques muettes, volets clos, chaînes de sûreté mises aux portes. Ou bien un chenapan te surprend de son couteau. Pendant que nos gardes font la police dans les marais Pontins et dans les bois Gallinaires, les brigands accourent au pillage de Rome. Quelle forge, quelles enclumes ne fabriquent des chaînes pour eux ! C’est le principal emploi de notre fer ; c’est à craindre qu’on ne vienne à manquer de socs, de sarcloirs et de houes. Qu’ils furent heureux les trisaïeuls de nos bisaïeuls, en ces siècles où la Rome des tribuns comme celle des rois se contenta d’une seule prison !

315-322. « Je pourrais ajouter bien d’autres raisons encore à celles-là ; mais les mulets s’impatientent et le soleil baisse. Il faut partir. Il y a déjà un bon moment que le muletier agite sa badine pour me faire signe. Adieu donc, ne m’oublie pas et chaque fois que Rome te rendra à ton Aquinum pour t’y refaire, appelle-moi auprès de la Cérès Helvina et de Diane votre déesse. Je viendrai de Cumes, et tu auras un auditeur de plus pour tes satires, si tu m’en trouves digne. J’arriverai dans tes campagnes glacées avec mes bottes de soldat. »