1-6. Qui pourrait faire le compte, Gallus, de tous les privilèges que
donne, si l'on y a de la chance, le métier des armes ? Si je suis admis
dans un camp favorisé des dieux, puissé-je, nouvelle et timide
recrue, en passer la porte sous une heureuse étoile ! Car l'heure qui
promet bonne destinée est encore plus utile qu'une lettre de recommandation
de Vénus à Mars, ou même de sa mère, la déesse
qui se plaît aux rivages de Samos.
7-34. D'abord, les prérogatives communes à tous les soldats. L'une
des moindres n'est pas la crainte qu'un civil éprouvera toujours à
frapper un militaire. Si même le civil a reçu des coups, il ne
s'en vante point, il se garde bien d'aller montrer au préteur ses dents
sautées, son noir visage meurtri et boursouflé, l'oeil qui lui
reste et sur lequel le médecin ne se prononce pas. Veut-il se venger
? il aura pour juges des bottes, de puissants mollets et un corps de géant,
selon l'antique loi des camps et l'usage établi par Camille, lesquels
défendent à un soldat d'avoir procès hors du retranchement
et loin de ses drapeaux. - " Que les centurions aient le privilège
des affaires militaires, parfait ! et ils me donneront satisfaction si ma plainte
est légitime. " Oui, mais tu auras la rancune unanime de la cohorte,
tous les camarades du soldat feront bloc pour que sa punition soit légère
et la vengeance plus lourde que l'affront. Il faut un discoureur comme Vagellius,
aussi entêté qu'un mulet, pour aller, quand on n'a que ses deux
jambes, se frotter à tant de bottes et à des milliers de clous.
Et puis, qui voudrait courir si loin de Rome ? Quel Pylade aurais-tu pour ami,
s'il osait franchir les terrassements ? Vite, séchons nos larmes et n'allons
pas solliciter des amis qui ne manqueraient pas de prétextes pour s'excuser.
- " Produis tes témoins ", dira le juge. Des témoins
! Si celui-là même qui a vu donner les coups osait venir dire :
" J'ai vu ", je le déclarerais digne de la barbe, digne des
cheveux de nos aïeux. Produire un faux témoin contre un pauvre bougre
de civil est moins risqué que d'en produire un authentique contre la
fortune et l'honneur d'un soldat.
35-50. Il y a d'autres privilèges, d'autres avantages attachés
au serment militaire. Un voisin malhonnête s'approprie quelque vallon
de mon domaine familial ; il arrache la borne sacrée à laquelle
je faisais chaque année l'offrande d'une bouillie et d'une galette ;
un débiteur refuse de me rendre de l'argent emprunté, il désavoue
sa signature sur le billet : pour de telles affaires, il faut attendre la saison
où s'ouvre la série des procès vulgaires. Alors même,
que d'ennuis, que de retards ! Bien des fois déjà l'on a disposé
les sièges du tribunal ; l'éloquent Cédicius vient d'ôter
son manteau et Fuscus est en train de pisser, nous sommes prêts : et soudain
l'on nous renvoie ! On lutte au forum comme sur un sable mouvant. Mais ceux
qui portent les armes et ceignent le baudrier, ont le choix de la date pour
plaider : ces gens-là ne se ruinent pas en longs procès.
51-60. Un autre privilège encore des soldats est leur droit de tester
du vivant de leur père. La loi déclare que le pécule acquis
au service n'entre point dans le patrimoine que le chef de famille a tout entier
à sa disposition. C'est pourquoi Coranus, qui est sous les drapeaux et
touche sa solde, se voit choyé par son père qui est un vieillard
flageolant sur ses jambes. Une juste faveur pousse Coranus et récompense
son beau zèle. C'est assurément l'intérêt du général
que les plus braves soldats soient aussi les plus satisfaits et que joyeux de
leurs phalères et de leurs colliers, tous...