Théophraste d’Érèse[1] était fils du foulon[2] Mélantas (cf. Athénodore, Promenades, liv. VIII). Il fut d’abord en son pays élève de son compatriote Leucippe, puis, après avoir été le disciple de Platon, il le quitta pour aller suivre Aristote. Quand ce dernier s’en alla à Chalcis, il prit sa succession et dirigea l’école, à partir de la cent-quatorzième olympiade[3]. On raconte que son esclave, Pompile, fut aussi philosophe (cf. Myronianos d’Amastria, Chapitres d’histoire générale, liv. Ier). Théophraste était très intelligent et studieux. Il passe pour avoir été le maître du poète comique Ménandre[4] (cf. Pamphile, Commentaires, ch. 302). Il était obligeant et affable, fut reçu par Cassandre, et Ptolémée lui envoya un messager. Les Athéniens l’avaient en grande estime : quand Agonidès osa l’accuser d’impiété, cette accusation faillit retomber sur son auteur et causer sa perte[5].
Il eut une foule de disciples, environ deux mille. Dans une lettre au Péripatéticien Phanias, il dit entre autres choses ceci à propos du tribunal : « Avoir, je ne dis pas l’assemblée, mais simplement la compagnie de son choix n’est pas chose aisée. Pourtant les entretiens corrigent les hommes et nous ne supportons plus maintenant qu’on néglige les problèmes importants ni que l’on se dérobe devant eux. » Dans cette lettre il se qualifie d’homme d’étude.
Tel, il se retira pour un temps avec les autres philosophes quand Sophocle, fils d’Amphiclide, eut fait passer une loi, qui interdisait aux philosophes de tenir école sans le consentement du peuple et du sénat, sous peine de mort. Il revint avec les autres, l’an d’après, quand Sophocle fut accusé d’impiété par Philon. A ce moment d’ailleurs, les Athéniens abrogèrent la loi, condamnèrent Sophocle à une amende de cinq talents, et votèrent le retour des philosophes, afin que Théophraste pût reprendre ses occupations comme par le passé. Ce philosophe s’appelait en réalité Tyrtame, mais Aristote lui fit changer son nom pour celui de Théophraste, parce qu’il avait une éloquence divine[6]. On dit qu’il aima le fils de ce philosophe, Nicomaque, bien qu’il fût son disciple (cf. Aristippe, Plaisirs des anciens, liv. IV). Aristote aurait dit de lui et de Callisthène ce que Platon, comme je l’ai écrit plus haut, dit de Xénocrate et d’Aristote, à savoir que Théophraste avait l’esprit si vif, qu’il comprenait et expliquait tout, et que l’autre, au contraire, était d’un esprit lent et borné, si bien que l’un avait besoin du frein et l’autre de l’éperon[7]. On rapporte encore qu’il eut en sa possession après la mort d’Aristote le jardin de celui-ci, grâce à Démétrios de Phalère, qui était son ami.
On lui attribue les pensées pratiques que voici : il vaut mieux se fier à un cheval sans bride qu’à un discours sans ordre. Il dit un jour à quelqu’un qui dans un banquet n’ouvrait pas la bouche : « Tu fais bien, si tu es ignorant, mais tu as tort, si tu as quelque instruction. » Il aimait à dire que le temps a beaucoup de prix[8]. Il mourut à l’âge de quatre-vingt-cinq ans[9] pour s’être reposé, si bien que j’ai écrit sur lui cette épigramme :
Combien juste est ce proverbe :
Veut-on détendre l’arc de la sagesse, il se casse !
Tant qu’il travaillait Théophraste était bien portant ;
A peine s’est-il reposé, le voilà mort.
On raconte que ses disciples voulurent recevoir de lui un dernier conseil et qu’il déclara : « Voici tout ce que je puis vous dire : la vie promet de grands plaisirs et la possession de la gloire. Il suffit au fond d’être heureux : laissez de côté l’étude, trop rude entreprise, ou, si vous vous y adonnez, faites-le sérieusement, et la gloire viendra d’elle-même. Pour le reste, il y a plus de vanité que de profit dans la vie. J’ajoute qu’il n’est plus temps de me demander conseil, c’est à vous d’examiner comment vous devez agir. » Il mourut en disant ces mots.
Les Athéniens, dit-on, suivirent son enterrement en grand cortège pour lui faire, honneur. Phavorinos rapporte que dans sa vieillesse il se faisait porter dans une litière. Hermippe le dit aussi, s’appuyant sur le témoignage d’Arcésilas de Pitané, qu’il tire d’une lettre à Lacydès de Cyrène[10].
Cet auteur a laissé aussi un nombre imposant d’ouvrages, que j’ai cru légitime de citer parce qu’ils sont tous remplis d’excellentes choses[11]. En voici la liste :
Premiers discours analytiques (trois livres), Seconds discours analytiques (sept), de la Solution des syllogismes, Résumé des analytiques, Déductions (deux), Débat sur la théorie des controverses, des Sensations, contre Anaxagore, des Théories d’Anaxagore, de celles d’Anaximène et d’Archélaos, sur le Sel, le Nitre et l’Alun, sur les Objets pétrifiés, des Lignes insécables, de l’Ouïe (deux), des Vents, de la Différence des Vertus, de la Royauté, de l’Education des rois, Vies (trois), de la Vieillesse, de l’Astrologie, de Démocrite, des Ratiocinations, des Images, des Sucs de la chair et des viandes, Description du monde, des Hommes, Recueil de bons mots de Diogène, Définitions (trois), Discours sur l’amour (deux), du Bonheur, des Idées (deux), de l’Epilepsie, de l’Enthousiasme, sur Empédocle, de l’Argumentation (dix-huit), des Controverses (trois), du Volontaire, Résumé de la République de Platon (deux), de la Diversité des voix des animaux du même genre, des Phénomènes subits, des Animaux qui mordent et frappent, des Animaux sujets à l’envie, des Animaux qui vivent hors de l’eau, des Animaux qui changent de couleur, de ceux qui se creusent des terriers, des Animaux (sept).
Du Plaisir selon Aristote[12], autre livre sur le Plaisir, Propositions (vingt-quatre livres), du Chaud et du Froid, du Vertige et de l’Etourdissement, de la Sueur, de l’Affirmation et de la Négation, Callisthène ou du Deuil, des Travaux, du Mouvement (trois), des Pierres, des Epidémies de peste, de l’Evanouissement, le Mégarique, de la Mélancolie, des Métaux (deux), du Miel, Collection de textes de Métrodore, Discours sur les ratiocina-tions (deux), de l’Ivresse, Recueil de lois (vingt-quatre)[13], autre recueil de lois (dix), des Définitions, des Odeurs, du Vin et de l’Huile, des Prémisses (dix-huit), des Législateurs (trois), des Hommes politiques (six), de la Politique selon les temps (quatre), des Moeurs politiques (quatre), de la Constitution parfaite, Recueil de problèmes (cinq), des Proverbes, de la Gelée et de la Liquéfaction, du Feu (deux), des Vents, de la Paralysie, de la Suffocation, de la Folie, des Passions, des Signes, des Sophismes (deux), de la Solution des syllogismes, Topiques (deux), du Châtiment (deux), des Cheveux, de la Tyrannie, de l’Eau (trois), du Sommeil et des Rêves, de l’Amitié (trois), de l’Ambition (deux), de la Nature (trois), des Choses naturelles (dix-huit), Résumé de l’histoire naturelle (deux), des Choses naturelles (huit), contre les philosophes naturalistes, Histoires des plantes (dix), Origine des Plantes (huit), des Humeurs (cinq), de la Fausseté des plaisirs, Thèse sur l’âme.
Des Arguments sincères[14], des Difficultés légères, Discours sur l’harmonie, de la Vertu, des Aversions et des Contradictions, de la Négation, de l’Opinion, du Ridicule, des Méridiens (deux), Divisions (deux), des Différends, des Injustices, de la Calomnie, de la Louange, de l’Expérience, Lettres (trois), de la Génération spontanée, de la Sécrétion, Eloge des dieux, des Fêtes, du Bonheur, des Réflexions, des Inventions (deux), Sectes morales, du Tumulte, Caractères moraux[15], de l’Histoire, du Choix des syllogismes, de la Flatterie, de la Mer, à Cassandre sur la royauté, de la Comédie (de la poésie), de la Diction, Recueil de discours, Solutions, de la Musique (trois), de la Poésie, Mégaclès, des Lois, des Illégalités, Recueil des écrits de Xénocrate, Entretiens, du Serment, Préceptes de rhétorique, de la Richesse, de la Poétique, Questions politiques, morales, physiques, erotiques, Eloges, Recueil de questions, Questions d’histoire naturelle, des Exemples, de la Proposition et de la Narration, Autre livre sur la Poétique, sur les Sages, du Conseil, du Solécisme, de l’Art oratoire, des Espèces de l’art oratoire (dix-sept livres), de la Déclamation, Commentaires d’Aristote et de Théophraste (six), Opinions d’histoire naturelle (seize), Résumé de cet ouvrage, de la Grâce (caractères moraux), du Faux et du Vrai[16], Histoire des choses divines (six), des Dieux (trois), Histoire de la géométrie (quatre), Résumé des écrits d’Aristote sur les animaux (six), Argumentation (deux), Questions (trois), de la Royauté (deux), des Causes, sur Démocrite (de la calomnie), de la Génération, de la Prudence et des Moeurs, des Animaux, du Mouvement (deux), de la Vue (quatre), des Définitions (deux), De ce qui est permis, du Plus et du Moins, des Musiciens, du Bonheur des dieux, aux Philosophes de /’Académie, le Protreptique, Comment bien administrer les cités, Commentaires, de l’Eruption de lave en Sicile, les Choses sur lesquelles on est d’accord(des questions de physique), des Moyens de savoir, de la Fausseté, De ce qui précède les topiques, à Eschyle, Histoire de l’astrologie (six), Théorie arithmétique de Vaddition, Achycharos, des Discours judiciaires (de la calomnie), Lettres à Astycréon, Phanias, Nicanor, sur la Piété, Eviados, des Occasions (deux), des Discours particuliers, de l’Education, Autre ouvrage sur le même sujet, de l’Education ou de la Vertu ou de la Tempérance (protreptique), des Nombres, Définitions sur renonciation des syllogismes, du Ciel, du Politique (deux), de la Nature, des Fruits, des Animaux. Tout cela fait un total de deux cent trente mille huit cent huit lignes[17]. Voilà donc très exactement la liste de ses ouvrages.
J’ai trouvé aussi son testament, qui est ainsi rédigé : « Tout va bien, mais s’il m’arrive malheur, voici mes dernières dispositions : Je laisse tous mes biens mobiliers à Mélanthe et Pancréon, fils de Léon. Voici comment j’entends qu’on utilise ce qui me revient d’Hipparque : on achèvera les constructions qui touchent au Muséion et aux Déesses, et on essayera de les embellir. On placera dans le sanctuaire la statue d’Aristote et toutes les offrandes qui s’y trouvaient déjà avant ma mort. On construira auprès du Muséion un second portique aussi beau que le premier. On placera dans le portique du bas les cartes où sont dessinés les mouvements de la terre. On construira aussi un autel, le plus beau et le plus parfait qui se puisse faire. On fera exécuter une statue de Nicomaque, grandeur naturelle, le travail en sera confié à Praxitèle[18], qui aura toute latitude pour la dépense. On la placera là où en décideront les exécuteurs testamentaires. Pour le temple et les offrandes, qu’il en soit donc ainsi. Le terrain que j’ai à Stagyre, je le lègue à Callinos. Je donne tous mes livres à Nélée. Je laisse mon jardin, mon parc et les maisons adjacentes à ceux de mes amis dont j’ai inscrit le nom, qui voudront y tenir école et y philosopher ensemble, puisqu’il n’est pas possible aux hommes d’être toujours en voyage, mais à la condition que ces biens ne seront ni aliénés, ni possédés en propre par aucun d’eux, mais qu’ils resteront indivis comme un sanctuaire, et que tous en useront en commun amicalement et familièrement, comme il est convenable et juste. Ces amis-là sont : Hipparque, Nélée, Straton, Callinos, Démotimos, Démarate, Callisthène, Mélanthe, Pancréon, Nicippe. S’il veut philosopher, Aristote, fils de Métrodore et de Pythias, jouira comme eux des mêmes droits sur ces biens. Les plus âgés veilleront sur lui afin qu’il puisse devenir aussi bon philosophe que possible. On m’enterrera dans le coin du jardin que l’on jugera le plus convenable, sans faire de dépenses exagérées ni pour mon ensevelissement ni pour mon tombeau. Après ma mort, comme convenu, le temple, le tombeau, le jardin, le parc, seront confiés à Pompyle, qui y demeure, et qui surveillera l’ensemble comme il l’a fait de mon vivant. Les usagers de ces biens veilleront eux-mêmes à lui payer son salaire. Pompyle et Threptès, qui sont libres depuis longtemps, et qui m’ont rendu de grands services, garderont pour eux ce que je leur ai donné, ce qu’ils ont pu eux-mêmes amasser, et ce que j’ai décidé de leur faire donner par Hipparque, savoir deux mille drachmes, comme je l’ai souvent dit à Mélanthe et à Pancréon, qui furent d’accord avec moi. Je leur donne en outre Somatale la petite bonne. Parmi mes garçons, j’affranchis dès maintenant Molon, Timon et Parménon. Quand Manès et Callias auront encore travaillé quatre ans au jardin sans mériter de réprimande, ils seront affranchis. Quand les exécuteurs testamentaires auront donné à Pompyle la quantité de meubles qu’ils jugeront convenable, ils vendront le reste. Je donnerai encore Carion à Démotimos, et Dona à Nélée. On vendra Euboios. Hipparque donnera trois mille drachmes à Callinos. J’aurais fait décréter Hipparque co-exécuteur testamentaire avec Mélanthe et Pancréon, s’il ne nous avait pas déjà bien aidés, Mélanthe, Pancréon et moi, au détriment de sa fortune. Mais comme j’ai vu qu’il ne leur était pas très facile de régler seuls mes affaires et qu’il valait mieux demander à Hipparque de leur verser une somme fixée d’avance, Hipparque donnera à Mélanthe et à Pancréon un talent pour chacun. Il donnera aussi aux exécuteurs testamentaires, pour les dépenses inscrites dans mon testament, ce qu’il faudra pour chacune, au moment voulu. Cela fait, Hipparque sera quitte de toute dette envers moi. S’il a fait quelque profit en mon nom à Chalcis, cet argent lui appartiendra. Mes exécuteurs testamentaires seront : Hipparque, Nélée, Straton, Callinos, Démotimos, Callisthène, Ctésarque. Les testaments, signés du sceau de Théophraste, sont déposés chez Hégésias, fils d’Hipparque. Les témoins sont Calippe de Pallène, Philomèle d’Euoniméia, Lysandre et Philon d’Alopèce[19]. Olympiodore en a un autre exemplaire signé des mêmes témoins. Le troisième exemplaire, est entre les mains d’Adimante, à qui Androsthène le fils l’a porté. Il est signé par les témoins suivants : Arimneste, fils de Cléobule, Lysistrate, fils de Phidon de Thasos, Straton de Lampsaque, fils d’Arcésilas, Thésippe de Céramée, fils de Thésippe, et Dioscoride d’Épicéphia, fils de Denys. »
Voilà la teneur de son testament. Il y a encore des auteurs qui disent que le médecin Erasistrate fut son disciple, et c’est vraisemblable.