DIOGÈNE LAËRCE

CLÉOBULE (Les Sept Sages)

Traduction Robert Genaille, 1933

Cléobule, fils d’Évagore, était originaire de Lindos[1] ou, selon Douris, de Carie[2]. On prétend que sa famille remontait à Héraclès, qu’il était très fort et très beau, qu’il étudia la philosophie en Égypte[3], et qu’il eut pour fille Cléobuline, qui écrivit des énigmes en hexamètres. Cratinos en parle[4], dans son drame intitulé : les Cléobules. On dit, d’autre part, qu’il fit rebâtir le temple d’Athéna, qu’avait fait édifier Danaos. Il a composé environ trois mille vers qui sont obscurs ; et il passe pour être l’auteur de l’épitaphe de Midas, que voici :

Je suis une vierge de bronze placée sur la tombe de Midas.

Tant que l’eau coulera et que les arbres grandiront,

Tant que brilleront le soleil levant et la lune éclatante,

Tant que les fleuves couleront et que la mer s’agitera,

Je resterai ici, pleurant sur ce tombeau,

Je dirai aux passants que Midas repose ici.

On se fonde pour le croire sur le poème de Simonide[5] :

Quel homme sensé approuverait

L’homme de Lindos, Cléobule,

Qui compare la vie d’une statue

Aux fleuves intarissables,

Aux fleurs printanières,

A la lumière du soleil et à la lune éclatante,

Aux flots de la mer !

Ces phénomènes sont l’oeuvre d’un dieu, et la pierre

A été taillée par la main des hommes ;

C’est là l’idée d’un fou.

On ne peut pas attribuer l’épitaphe à Homère, qui était de beaucoup antérieur à Midas. Les Mémoires de Pamphile contiennent une énigme de Cléobule

Il y a un père et douze enfants : chacun d’eux

A deux. fois trente filles au visage différent,

Les unes offrent un visage blanc, les autres un visage noir,

Et bien qu’immortelles, toutes périssent.

Voici la clef de l’énigme : il s’agit de l’année. Voici les sentences les plus célèbres de ce sage : « L’ignorance est le lot commun des hommes, avec l’abondance de paroles, mais le temps y pourvoira. Ayez des pensées nobles, ne soyez ni vain ni ingrat. Il faut marier les filles quand elles sont encore des jeunes filles pour l’âge, et déjà des femmes pour la raison » : par là il montre qu’il faut instruire même les filles. Il conseillait de faire du bien à son ami pour se le rendre encore plus ami, et à son ennemi pour s’en faire un ami : car il faut craindre les blâmes de ses amis, et les mauvais desseins de ses ennemis. Toutes les fois que l’on quitte sa maison, il faut se demander ce que l’on va faire, et quand on est de retour, ce que l’on a fait. Il conseillait de bien exercer son corps : d’être silencieux plutôt que bavard, stu­dieux plutôt qu’ignorant : de n’avoir pas une langue médisante. La vertu consiste à s’abstenir du mal. Il faut fuir l’injustice ; donner à sa ville les conseils les meilleurs ; maîtriser ses passions ; éviter la violence ; bien élever ses enfants ; ne point haïr ; ne pas cajoler sa femme ni la quereller en présence d’étrangers ceci est une folie, cela est une sottise ; ne pas s’irriter contre un serviteur ivre, car on paraît ivre soi-même ; se marier avec son égale, car si on prend une femme de plus grande naissance, ses parents seront les maîtres ; ne pas rire des gens affligés d’un défaut car on se fait haïr d’eux ; si l’on a de la chance, ne pas en devenir orgueilleux ; dans le cas contraire, ne pas se laisser abattre, apprendre à supporter courageusement les changements de fortune.

II mourut vieux, à l’âge de soixante-dix ans, et eut cette épitaphe :

Le sage Cléobule est mort, et sur lui pleure

Lindos sa patrie que la mer de toutes parts entoure.

C’est lui qui a dit : « La mesure[6] est la meilleure des choses. » Il a écrit à Solon la lettre suivante :

CLÉOBULE A SOLON

« Vous avez beaucoup d’amis et chacun d’eux a sa maison. Mais je suis sûr que Solon préférera habiter Lindos, qui a un gouvernement démocratique. C’est une île, et qui y vit n’a rien à craindre de Pisistrate. Tous vos amis d’ailleurs, quels qu’ils soient, pour­ront vous y rendre visite. »


[1] Ville de Rhodes.
[2] Région de l’Asie Mineure ionienne, dont faisait partie la ville de Milet.
[3] Survivance des idées énoncées dans l’introduction sur l’origine orientale de la philosophie. Il en a été question aussi pour Thalès.
[4] Comédien du ~Ve siècle, un peu antérieur à Aristophane.
[5] Poète du ~VIe siècle, originaire de Céos, auteur d’élégies, d’épigrammes, de dithyrambes et de chants de victoire, contemporain des sept sages.
[6] Ce mot a fait fortune. Ce sera la formule des écoles classiques, qui s’inspirent toutes plus ou moins de la théorie du juste milieu. Cf. Horace (Satires, I) :
Est modus in rebus, sunt certi denique fines,
Quos ultra citraque nequit consistere rectum.
Cf. Boileau (Art Poétique, I, 63) : « Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire ».
Cf. Molière : « La parfaite raison fuit toute extrémité... »