(3) Cette fatalité, qui ne permet pas aux idées humaines de rester à la même place, soit qu'elles doivent avancer ou s'égarer, m'a paru supérieurement exprimée dans un passage que je vais citer. I1 est tiré de l'ouvrage de M. de Barante sur la littérature du XVIIIe siècle ; ouvrage plein de bon sens, d'esprit et d'originalité, et qui renferme assez de vues et d'idées pour défrayer une vingtaine de nos discours académiques.

« C'était surtout par la marche des opinions humaines et par les productions de l'esprit que le XVIIIe siècle avait été remarquable. Les contemporains eux-mêmes étaient fort enorgueillis de ce développement de l'esprit humain, et en avaient fait le principal caractère de l'époque où ils vivaient.

« Aussi c’est contre les opinions françaises du XVIIIe siècle, et surtout contre les écrits où elles sont déposées, que l’accusation a été portée. Parmi les accusateurs, quelques-uns, se laissant emporter par un esprit d’exagération et d’animosité, sont tombés, ce nous semble, dans une erreur remarquable. Isolant ce XVIIIe siècle de tous les autres siècles, ils le regardent comme une époque maudite, où un génie malfaisant a inspiré aux écrivains des opinions qu’ils ont répandues parmi le peuple. On dirait, à les entendre, que, sans les livres de ces écrivains, tout serait encore au même état que dans le XVIIe siècle, comme si un siècle pouvait transmettre à son successeur l’héritage de l’esprit humain tel qu’il l’a reçu de son devancier. Mais il n’en est pas ainsi. Les opinions ont une marche nécessaire : de la réunion des hommes en nation, de leur communication habituelle naît une certaine progression de sentiments, d’idées, de raisonnements, que rien ne peut suspendre. C’est ce qu’on nomme la marche de la civilisation : elle amène tantôt des époques paisibles et vertueuses, tantôt criminelles et agitées ; quelquefois la gloire, d’autres fois l’opprobre, et suivant que la Providence nous a jetés dans un temps ou dans un autre, nous recueillons le bonheur ou le malheur attaché à l’époque où nous vivons. Nos goûts, nos opinions, nos impressions habituelles en dépendent en grande partie : nulle chose ne peut soustraire la société à cette variation progressive. Dans cette histoire des opinions humaines, toutes les circonstances sont enchaînées de manière qu’il est impossible de dire laquelle pouvait ne pas résulter nécessairement de la précédente. »

Je ne crois pas qu'on ait rien écrit de plus instructif et de plus sage sur le XVIIIe siècle, et mieux expliqué la littérature par la connaissance des hommes.