Perse

Les satires

Notice, notes et traduction de Henri Clouard (1934)

Satire II

Marque ce jour, Macrin, d'un caillou favorable, ce jour qui te signifie, toujours blanc, le retour de l'année ; verse du vin pour ton Génie. Toi, tu ne fais pas de la prière un marché, tu n'adresses pas des voeux aux dieux en essayant de les corrompre. Les grands, eux, pour la plupart, font brûler l'encens et se taisent ; et ce n'est pas le premier venu qui peut s'abstenir au temple du bourdonnement et des chuchotements à voix basse pour respirer à voeu découvert. " Une tête saine, une bonne réputation, une vie honorable ", voilà ce qu'on devrait clamer, de façon que les passants entendent. Mais voici ce qu'on murmure pour soi-même, sous la langue. " Puisse-t-il rendre l'âme, mon oncle paternel, quel bel enterrement ! " ou : " O vase rempli d'argent ! s'il allait en tinter un sous ma pioche, par la grâce d'Hercule ! " ou encore : " Plaise aux dieux que je voie disparaître ce pupille, après qui je suis le premier héritier ! Il a la lèpre, sa bile l'étouffe et le ronge. C'est déjà sa troisième femme que Nérius enterre . " Pour exprimer dévotement de tels voeux, tu vas le matin te plonger deux ou trois fois la tête dans les gouffres du Tibre, pour que le fleuve emporte les souillures de la nuit. Or çà, réponds-moi, - c'est un rien que je veux savoir, - que penses-tu de Jupiter ? As-tu des raisons de le préférer à... - " A qui ? " A Staïus, veux-tu ? Hésiterais-tu ? Quel juge est plus intègre et plus sûr protecteur des enfants orphelins ? La prière dont tu cherches à frapper l'oreille de Jupiter, va l'adresser à Staïus. " O Jupiter ! ô bon Jupiter ! " invoquera-t-il. Et Jupiter ne s'invoquerait pas lui-même ? Tu te crois pardonné, parce que la foudre, tandis qu'il tonne, abat une yeuse et t'épargne avec ta maison ! Si tu ne gis point dans les bois sacrés, en un lieu funeste que le sang des brebis et la voix de la prêtresse auraient consacré après ta mort, est-ce une raison pour que tu te permettes de croire Jupiter stupide et de lui tirer la barbe ? Ou dis-moi quel prix tu payes l'accès aux oreilles divines : est-ce avec un poumon et de gros boyaux ?
Voici qu'une grand-mère ou une tante maternelle vivant dans la crainte des dieux prend un enfant dans son berceau ; avec le doigt pour signe magique, avec la salive pour eau lustrale, elle purifie le front et les lèvres humides, car elle est habile à conjurer la brûlure des mauvais regards ; cela fait, elle fait sauter dans ses mains le petit bout d'espérance, et des voeux dévots l'envoient en possession des domaines de Licinius ou des palais de Crassus : " Que le roi et la reine le veuillent pour gendre, que les jeunes filles se l'arrachent, que de tout ce qu'il foulera aux pieds naisse une rose. " Moi, je ne veux pas d'une nourrice pour porter des voeux ; dis non, Jupiter, se serait-elle mise en blanc pour te supplier.
Tu demandes la force des muscles et un corps qui ne trahisse pas la vieillesse. Allons, soit ! Mais les plats énormes et les grasses saucisses de la table interdisent aux dieux de t'exaucer et paralysent la bonne volonté de Jupiter. Tu immoles un boeuf avec l'espoir de faire ta fortune et, fort de tes sacrifices, tu invoques Mercure : " Accorde-moi foyer prospère, donne-moi bétail et petits pour mes troupeaux. " Vraiment ? misérable, toi qui fais fondre dans les flammes les tripes de tant de génisses ? Il s'acharne à vaincre le dieu, par ses largesses en entrailles de victimes et en gâteaux magnifiques. " Déjà s'accroît mon domaine, déjà s'accroît ma bergerie, déjà va m'être donné, déjà, déjà... " jusqu'à ce que déçu et désespéré, au fond de sa bourse, le dernier denier pousse un vain soupir.
Si je te faisais don de cratères en argent et d'objets d'or ciselé, tu en suerais de joie ; ton coeur sous la mamelle gauche battrait à faire jaillir des gouttes de sang. C'est ce qui explique ta grande idée de faire dorer les figures sacrées avec l'or des triomphes : oui, parmi les frères de bronze, ceux qui envoient les songes les moins troublés d'humeur pituitaire doivent être privilégiés : qu'ils aient une barbe d'or. " L'or a vaincu les vases de Numa et les bronzes de Saturne, il a chassé les urnes de Vesta et la poterie des Toscans. O âmes courbées sur le sol et vides de pensées célestes, pourquoi introduire la bassesse de nos moeurs dans les temples et juger de ce qui plaît aux dieux sur notre pauvre chair criminelle ? Elle fait dissoudre, cette chair, pour son usage, les aromates dans l'huile sacrifiée, elle fait bouillir la laine de Calabre avec le nurex qui la teint ; elle veut que l'on gratte la perle du coquillage et que l'on fasse couler en veines métalliques une masse de minerai en fusion. Tout cela est coupable, oui, coupable ; mais au moins, s'il y a vice, la chair en profite ; tandis que de l'or, - dites-le nous, pontifes, - que peut faire la sainteté ? Sans doute ce que fait Vénus des poupées que lui consacrent les jeunes filles.
Que ne donnons-nous aux dieux ce que serait bien empêchée de leur offrir sur de grands plats la progéniture dégoûtante du grand Messala : une âme harmonieusement partagée entre la justice de la terre et celle du ciel, un esprit pur jusqu'en ses dernières retraites, un coeur trempé dans la générosité et l'honneur ? Puissé-je apporter cette offrande dans les temples ! Alors un peu de froment me suffira pour apaiser les dieux.