PLUTARQUE

Parallèle de Périclès et de Fabius

Traduction D. Ricard, 1830

(La numérotation a été modernisée)

XXVIII [I]. Voilà ce que l’histoire nous a transmis de la vie de ces deux hommes célèbres. Mais comme ils ont laissé l’un et l’autre de grands exemples de vertus militaires et politiques, commençons à les comparer entre eux sous le premier rapport. Quand Périclès vint à la tête des affaires, le peuple d’Athènes était au comble de la prospérité, et ne devait qu’à lui-même sa grandeur et sa puissance : il semble donc que ce soit à la force et à la félicité publiques que Périclès a dû la gloire de maintenir sa patrie dans cet état florissant, et de la garantir de tout revers. Fabius, au contraire, ayant pris la conduite du gouvernement dans les temps les plus désastreux et les plus humiliants pour Rome, ne pouvait, par ses grands exploits, la soutenir dans la prospérité ; mais d’un état presque désespéré il la fit passer aune situation meilleure. D’ailleurs Périclès, après les victoires de Cimon, les trophées de Myronides et de Léocrates, les grands et nombreux exploits de Tolmidas, eut plutôt à entretenir Athènes dans les jeux et dans les fêtes,qu’à la reconquérir ou à la conserver par les armes. Fabius, qui avait devant les yeux tant de défaites et de déroutes, tant de massacres de préteurs et de généraux ; qui voyait les lacs, les plaines et les bois de l’Italie remplis des cadavres des soldats romains, et les neuves, rougis de sang, rouler jusqu’à la mer des milliers de morts ; Fabius, qui avait à soutenir, à étayer, pour ainsi dire, une république sur le point de s’écrouler, en devint seul l’appui, et empêcha que les fautes des généraux qui l’avaient précédé n’entraînent sa ruine totale. A la vérité, il paraît moins difficile de gouverner une ville abattue par ses malheurs, et que la nécessité rend docile aux conseils de la raison, que de mettre un frein à la fierté et à la licence d’un peuple qui, enflé de ses prospérités, s’abandonne à toute sa fougue[1] ; et c’est dans cette dernière situation que Périclès sut maîtriser les Athéniens. Cependant le nombre et la grandeur des maux dont les Romains étaient accablés firent éclater la constance et la magnanimité de Fabius, que tant de calamités ne purent jamais ébranler, ni entraîner hors de ses principes.

XXIX [II]. On peut opposer à la prise de Samos par Périclès la reprise de Tarente par Fabius[2], et à la conquête de l’Eubée celle des villes de la Campanie. Pour Capoue, elle fut reprise par les consuls Fulvius et Appius. Fabius ne gagna qu’une seule bataille rangée, celle qui lui mérita son premier triomphe ; Périclès érigea neuf trophées pour autant de victoires qu’il avait remportées sur terre et sur mer. Mais on n’a pas à citer de lui une action comparable à celle de Fabius lorsqu’il arracha Minucius des mains d’Hannibal, et qu’il sauva une armée entière ; action vraiment grande, où éclatent à la fois la valeur, la prudence et la bonté. Il est vrai aussi qu’on ne peut pas reprocher à Périclès une faute pareille à celle de Fabius quand il se laissa tromper par le stratagème des boeufs, et que, la fortune lui livrant son ennemi, qui de lui-même était venu s’enfermer dans des gorges de montagnes, non seulement il lui donna, par ses lenteurs et son imprévoyance, le temps de sortir la nuit de ce mauvais pas, mais il se laissa même prévenir le lendemain, et fut battu par celui qu’il tenait prisonnier.

S’il est du devoir d’un bon général non seulement de bien user du présent, mais encore de juger sainement de l’avenir, Périclès eut le mérite de prévoir et d’annoncer aux Athéniens la manière dont la guerre finirait. Il leur arriva, comme il l’avait prédit, qu’en voulant trop entreprendre, ils perdirent leur puissance. Ce fut, au contraire, en envoyant Scipion à Carthage, contre l’avis de Fabius, que les Romains reprirent le dessus et vainquirent les Carthaginois, non par la faveur de la fortune, mais par la sagesse et la valeur de leur général. Ainsi les malheurs d’Athènes justifièrent la sage prévoyance de l’un, et les succès des armes romaines démentirent pleinement les conjectures de l’autre. Or c’est une égale faute pour un général de tomber dans un malheur qu’il n’a pas prévu ou de manquer par trop de défiance l’occasion d’un grand succès : l’inexpérience inspire à la fois la témérité et ôte le courage[3]. Voilà pour leurs exploits militaires.

XXX [III]. Dans sa conduite politique, Périclès mérite un grand reproche, celui d’avoir allumé la guerre : car on assure qu’il en fut seul la cause par son obstination à résister aux Lacédémoniens. Je crois aussi que Fabius Maximus n’aurait jamais rien cédé aux Carthaginois, et que, pour soutenir la dignité de l’empire, il aurait bravé les plus grands dangers. Mais la douceur et la générosité dont il usa envers Minucius sont la condamnation des intrigues de Périclès contre Cimon et Thucydide, deux hommes vertueux, partisans zélés de l’aristocratie, et qu’il fit bannir par l’ostracisme. Périclès eut plus de puissance et d’autorité que Fabius, et il s’en servit pour empêcher qu’aucun général ne formât des desseins funestes à sa patrie. Tolmidas, qui seul lui échappa, et qui malgré lui attaqua les Béotiens, trouva sa perte dans sa témérité. Tous les autres cédèrent à son autorité, et se soumirent avec respect à ses ordres. Fabius, qui, naturellement sage et prudent, ne fit jamais de faute en ce qui dépendait de lui, paraît inférieur à Périclès en ce qu’il ne put empêcher les fautes des autres : car les Romains n’auraient pas éprouvé de si grands désastres si Fabius eût eu à Rome autant de pouvoir que Périclès en avait à Athènes[4].

V. Ils montrèrent tous deux cette grandeur d’âme qui fait mépriser les richesses, l’un en ne recevant rien de ce qu’on lui offrait, l’autre en donnant son bien à ceux qui étaient dans le besoin, et surtout en rachetant de ses deniers les prisonniers romains. Il est vrai que la somme qu’il y employa n’était pas considérable : elle ne monta qu’à six talents[5]. Mais on ne saurait dire combien de richesses Périclès eût pu recevoir des alliés d’Athènes et de plusieurs rois, qui, voyant la grandeur de sa puissance, cherchaient à gagner ses bonnes grâces. Cependant il se conserva toujours pur, et n’accepta jamais aucun présent. Ce serait faire injure aux vastes édifices que Périclès fit construire, à ces temples magnifiques qu’il éleva, à tous les autres ouvrages dont il embellit Athènes, que de les comparer avec tout ce que Rome put avoir d’ornements avant les Césars[6]. Les premiers l’emportent infiniment et pour la grandeur et pour la beauté du travail.


[1] C’est une question déjà traitée plus d’une fois par les politiques et par les philosophes, que de savoir lequel est le plus avantageux, pour un homme d’état, de trouver sa république humiliée et abattue par des malheurs, ou de la prendre enorgueillie et enflée par une longue prospérité. Plutarque a déjà proposé ailleurs ce problème politique, et il le décide comme ici. Dans son trailé sur L’instruction nécessaire aux princes, il dit que, les Cyrénéens ayant demandé des lois écrites à Platon, il refusa de leur en donner, en leur disant que cela n’était pas facile dans l’état de prospérité où ils vivaient ; que rien n’était plus fier et plus intraitable qu’un homme qui jouissait d’une bonne fortune. Et dans la vie de Lucullus nous verrons que ce général, ayant trouvé les Cyrénéens agités de troubles et de séditions, leur rappela ce mot de Platon à leurs ancêtres ; et que, jugeant ce moment plus favorable que celui de leur prospérité, il fit ce que Platon avait refusé, et leur donna des lois.
[2] La prise de Samos fut de la part de Périclès une action de courage et d’habileté ; dans la reprise de Tarente il y eut de la trahison, et plus de bonheur que de courage.
[3] Il n’est pas bien certain qne Fabius eût tort en s’opposant à l’expédition de Scipion en Afrique. Quoique le succès ait justifié cette entreprise hasardeuse, il ne détruit pas les bonnes raisons que Fabius donnait pour en montrer tout le danger, et contre lesquelles Scipion ne se défendit que faiblement. Nous voyons dans la vie de Phocion que, ce grand homme s’étant fortement opposé à une guerre que les Athéniens entreprenaient assez témérairement, et qui cependant eut d’abord un heureux succès, comme on lui demandait s’il n’était pas satisfait de ces événements : « Je suis bien aise de ce qui est arrivé, » répondit- il ; mais je ne me repens point du conseil que j’ai donné. » Il n’est pas sûr non plus que la confiance d’un général d’armée soit toujours l’effet de sa sagesse ; et Plutarque a dit lui-même dans la vie de Périclès que ce général n’estimait ni ne voulait imiter ces capitaines qui, s’étant hasardés mal à propos, avaient eu cependant une fortune brillante. Cette différence de conduite dépend de tant de circonstances, qu’il est bien difficile d’établir à cet égard une règle générale.
[4] M. Dacier observe ici avec justesse que, pour bien juger les actions des hommes, il ne faut pas tant considérer ce qu’ils ont fait qu’examiner ce qu’ils ont pu faire, et les moyens qu’ils ont eus pour exécuter leurs entreprises. Les plus grands succès, à raison des secours qu’on a eus pour les obtenir, ont souvent moins de mérite aux yeux de ceux qui jugent sainement que des actions beaucoup moins éclatantes, mais pour lesquelles on a été livré à ses propres ressources. Dans l’administration politique, l’autorité de celui qui gouverne, la confiance qu’il inspire, servent bien plus pour conduire les esprits pour les ramener lorsqu’ils s’égarent, que l’emploi des plus grandes forces. C’est le virum quem de Virgile ; c’est Neptune qui par sa seule présence calme les mers.
[5] Il faut qu’il se soit glissé ici une faute de copiste : car on a vu dans la vie de Fabius qu’il rachète deux cent quarante prisonniers à deux cent cinquante drachmes par tête ; et nous avons dit dans la note relative à cet endroit que la somme totale était de soixante mille drachmes ou plus de dix talents, environ cinquante-quatre mille livres de notre monnaie.
[6] Quelle grande idée Plutarque nous donne en peu de mots de la magnificence de Rome sous les Césars ! Il nous fait entendre qu’elle surpassait alors tous ces magnifiques édifices d’Athènes, qui excitaient si fort l’admiration générale. Aussi Auguste disait-il qu’il laissait toute de marbre une ville qu’il avait trouvée toute de brique. Voyez Suétone dans la vie de cet empereur, liv. II, c. XXIX. Il est vrai que Dion Cassius, en rapportant ce mot d’Auguste, qui, selon cet historien, le dit à ses amis en mourant, remarque, liv. LVI, c. XXX, que ce prince faisait allusion, non à la beauté et à la magnificence des bâtiments, mais à la puissance et à la solidité de son empire.