PLUTARQUE

PARALLÈLE ENTRE SERTORIUS ET EUMÈNE

Traduction Bernard Latzarus

I. Voilà ce que nous avons recueilli de mémorable sur Sertorius et Eumène. Leur comparaison fait ressortir d’abord un caractère commun : tous deux étant étrangers d’origine, venus d’ailleurs et exilés [1] , ont été constamment à la tête de peuplades de toute race et de grandes armées belliqueuses ; mais Sertorius a en propre de s’être vu, grâce à son prestige, déférer le commandement par tous ses alliés ; et Eumène d’avoir obtenu la première place par ses exploits, alors que beaucoup de rivaux la lui disputaient. L’un fut suivi par des soldats qui voulaient être commandés justement ; l’autre obéi, par intérêt, d’officiers incapables de commander eux-mêmes. Et, en effet, l’un, tout Romain qu’il était, avait sous ses ordres des Espagnols et des Lusitaniens ; l’autre, né en Chersonèse, des Macédoniens. Les premiers, au temps de Sertorius, étaient depuis longtemps asservis aux Romains ; les seconds, au temps d’Eumène, asservissaient tous les hommes. Sertorius parvint au commandement parce qu’il était admiré comme sénateur et général ; Eumène, quoique son métier de scribe le fît mépriser. De plus, non seulement Eumène était parti de plus bas, mais encore de plus grands obstacles s’opposèrent au progrès de sa grandeur. Il eut, en effet, beaucoup d’adversaires directs et beaucoup aussi d’ennemis secrets, à l’encontre de Sertorius qui ne rencontra pas d’opposition avouée et ne se heurta que sur le tard à des intrigues clandestines ; encore étaient-elles le fait d’un petit nombre de ses compagnons d’armes. Ainsi, pour Sertorius, sa victoire sur l’ennemi mettait fin aux périls qu’il pouvait courir ; c’est au contraire la victoire qui mit Eumène en danger, du fait des envieux qu’elle lui suscita.

II. Donc leurs qualités de chefs d’armée sont comparables et parallèles. Mais leurs caractères sont différents : Eumène aimait la guerre et les conflits ; Sertorius était épris de la paix et de la douceur de vivre. En effet l’un, qui pouvait vivre en sécurité et dans les honneurs à condition de s’effacer devant les puissants [2] , passa sa vie à combattre et à s’exposer ; mais pour l’autre, qui n’avait aucune ambition politique [3] , la guerre n’était que le moyen de garantir sa sécurité personnelle contre des adversaires qui ne voulaient pas le laisser vivre en paix [4] . Car Antigone se serait volontiers servi d’Eumène, si celui-ci, au lieu d’entrer en lice pour lui disputer la souveraineté [5] , s’était contenté de la première place après lui. Quant à Sertorius, Pompée ne lui permettait même pas la neutralité. Aussi le sort de l’un fut-il de faire la guerre, bien volontiers d’ailleurs, pour s’assurer le pouvoir ; l’autre fut réduit à commander malgré lui parce qu’on lui faisait la guerre. Ainsi donc l’un aimait la guerre parce qu’il préférait la puissance à la sûreté ; l’autre devint guerrier parce que la guerre lui donnait la sûreté. Quant à leur mort, Sertorius la subit sans l’avoir prévue, alors qu’Eumène s’y attendait. L’imprévoyance de l’un provenait de sa bonté ; car il croyait pouvoir se fier à ses amis ; la prévoyance de l’autre était une marque de faiblesse, car il fut pris au moment où il voulait fuir [6] . La mort de Sertorius ne fut pas indigne de sa vie, puisque ses compagnons d’armes lui firent ce qu’aucun de ses ennemis ne lui aurait fait. Mais l’autre, n’ayant pu fuir avant sa capture, se résignait à vivre dans les fers [7] . Il ne put éviter la mort, ni la supporter noblement ; et, par ses prières et ses supplications [8] il rendit maître de son âme l’ennemi qui jusque-là paraissait ne l’être que de son corps.



[1] Parallèle forcé. Eumène, sujet macédonien, n’était pas un exilé.

[2] La sécurité des diadoques était bien relative ; Ptolémée fut le seul à mourir dans son lit. La conception de Plutarque est, comme toujours, d’une étroitesse qui s’explique par les conditions de son existence. Vivant dans un pays doublement asservi, il est incapable de s’élever à certaines idées politiques. Pour d’autres raisons, Fénelon, dans ses Dialogues des Morts, montrera une totale inintelligence de l’histoire de France, bien que la portée de son génie dépasse singulièrement la capacité de Plutarque. Le biographe d’Eumène ne comprend pas que son héros était un homme de principes, fidèle à la dynastie contre vents et marées, et, avec Perdiccas, le seul loyal des lieutenants d’Alexandre. Il rapetisse le conflit aux dimensions d’une querelle de personnes, et ne songe qu’au bonheur de l’individu Eumène.

[3] Cela ne paraît pas prouvé. Mais il faut absolument mettre en opposition Eumène et Sertorius.

[4] Paradoxe un peu puéril. La méthode n’a d’ailleurs pas réussi à Sertorius.

[5] Eumène ne luttait pas pour s’assurer la souveraineté, mais pour la conserver aux héritiers légitimes d’Alexandre. M. Bernadotte Perrin, l’excellent traducteur de Plutarque en langue anglaise, n’hésite pas à en faire un « légitimiste », et l’amiral Jurien de la Gravière, dans sa brillante histoire du Démembrement de l’Empire d’Alexandre, consacre un beau chapitre à la Fidélité d’Eumène.

[6] L’héroïsme aurait donc été de ne pas se dérober à la trahison. Le paisible bourgeois qu’est Plutarque en parle à son aise. On ne peut d’ailleurs, pour la connaissance du caractère des deux héros, rien tirer de leur mort, les situations étant toutes différentes.

[7] Pouvait-il et devait-il se tuer ? Il s’y était d’ailleurs offert dans son allocution aux soldats.

[8] A qui ? Eumène s’était contenté de sonder les dispositions d’Antigone, ce qui était le fait d’une curiosité assez naturelle.