XÉNOPHON

CYROPÉDIE

ou

ÉDUCATION DE CYRUS

LIVRE VII

SOMMAIRE. — La bataille : les Égyptiens seuls résistent courageusement ; Cyrus les épargne et les prend à sa solde. Il s’empare ensuite de Sardes et fait Crésus prisonnier, Récit de la mort d’Abradatas ; sa femme, Panthée, se tue sur le corps de son mari. Cyrus se présente devant Babylone qu’il juge imprenable de vive force. Il détourne le cours de l’Euphrate et entre dans la ville par le lit du fleuve mis à sec. Mort du roi d’Assyrie. Cyrus prend possession du palais et se donne une garde du corps.

CHAPITRE PREMIER

La bataille. Mouvement enveloppant de Crésus. Ordres donnés par Cyrus. Il enfonce l’aile droite de l’ennemi. Défaite de Crésus. Mort d’Abradatas. Résistance et capitulation des Égyptiens.

Les chefs, ayant fait leurs prières aux dieux, retournèrent à leur poste. Cyrus et sa suite étaient encore occupés au sacrifice, quand les serviteurs leur apportèrent de quoi boire et manger. Cyrus, restant debout comme il était, en offrit les prémices aux dieux et déjeuna, faisant successivement part aux plus pressés de ses provisions. Les libations faites et les prières dites, il but, et ainsi firent tous ceux de sa suite. Enfin, après avoir prié Zeus, dieu de ses pères, d’être son guide et son soutien, il monta à cheval et y fit monter son escorte. Tous ceux qui en faisaient partie portaient les mêmes armes que lui : tunique de pourpre, cuirasse et casque d’airain, aigrette blanche, épée, javelot de cornouiller, un pour chacun ; les chevaux avaient des chanfreins, des bardes et des cuissards d’airain ; les mêmes cuissards protégeaient aussi le cavalier. Les armes de Cyrus ne se distinguaient qu’en un point : celles des autres étaient enduites d’une couleur d’or mat, tandis que les siennes étincelaient comme un miroir. Monté sur son cheval, il s’arrêtait à regarder le chemin où il allait s’engager, lorsqu’un coup de tonnerre retentit à sa droite. « Nous te suivrons, puissant Zeus, » s’écria-t-il ; et il se mit en marche, ayant à sa droite Chrysantas, commandant de la cavalerie, suivi de ses cavaliers, à sa gauche Arsamas et l’infanterie. Il leur ordonna de tourner les yeux vers son étendard et de marcher sur la même ligne. Cet étendard était un aigle d’or éployé, monté sur une longue pique ; c’est encore aujourd’hui l’étendard du roi de Perse.

Avant d’apercevoir l’ennemi, Cyrus fit reposer trois fois son armée. Quand ils se furent avancés d’environ vingt stades, ils commencèrent à découvrir l’armée des ennemis qui venait à leur rencontre. Quand ils furent tous en vue les uns des autres, les ennemis, s’apercevant qu’ils débordaient considérablement des deux côtés l’armée de Cyrus, arrêtèrent leur centre, ce qui est indispensable pour exécuter un mouvement d’enveloppement, et s’infléchirent pour encercler les Perses, en décrivant avec leurs troupes une sorte de gamma sur chaque flanc, afin d’attaquer de tous les côtés à la fois. Ce mouvement, aperçu de Cyrus, ne le fit point dévier de sa route et il continua de conduire comme il avait commencé. Mais observant à quelle distance du centre était le pivot de conversion autour duquel ils tournaient pour étendre leurs ailes : « Remarques-tu, Chrysantas, dit-il, à quel endroit ils font leur conversion ? — Oui, dit Chrysantas, et j’en suis surpris ; car il me semble qu’ils séparent beaucoup leurs ailes de leur centre. — Oui, dit Cyrus, et du nôtre aussi. — Pourquoi cela ? — Il est évident, dit Cyrus, qu’ils ont peur que, si leurs ailes arrivent près de nous, alors que le centre est encore loin, nous ne les attaquions. — Et puis, reprit Chrysantas, comment pourront-ils s’aider les uns les autres, s’ils sont si éloignés les uns des autres ? — Il est clair, dit Cyrus, que, quand leurs ailes en s’avançant se trouveront en face des flancs de notre armée, ils feront une conversion pour se mettre en ligne et marcheront sur nous de tous les côtés à la fois pour nous combattre à la fois de tous les côtés. — A ton avis, demanda Chrysantas, leur idée est-elle bonne ? — Oui, pour ce qu’ils voient de notre ordonnance ; mais pour ce qu’ils n’en voient pas, ils feraient encore mieux de s’avancer en colonne. Mais allons, Arsamas, poursuivit-il, mène l’infanterie au petit pas, comme tu me vois faire, et toi, Chrysantas, marche avec ta cavalerie sur la même ligne que lui. Pour moi, je m’en vais là-bas, où je crois bon de former la première attaque, et, tout en passant, je regarderai si tout est bien de notre côté. Quand je serai arrivé et que nous serons tout près de l’ennemi, j’entonnerai le péan ; alors accélérez le pas. Quand nous attaquerons l’ennemi, vous vous en apercevrez, car le bruit, je pense, ne sera pas petit. A ce moment, Abradatas s’élancera avec ses chars au milieu des ennemis, car on le lui aura fait dire. Vous, suivez d’aussi près que possible les chars : c’est ainsi que nous avons le plus de chance de tomber sur des ennemis en désordre. Moi, j’arriverai le plus vite possible, pour poursuivre les fuyards, si les dieux le veulent. »

Ayant prononcé ces paroles et donné pour mot de ralliement Zeus sauveur et guide, il se mit en marche. En passant entre les chars et la grosse infanterie, il disait aux soldats que ses regards rencontraient dans les rangs « Quel plaisir, mes amis, de voir votre contenance ! » ou bien : « Songez-vous, soldats, que l’enjeu de la bataille n’est pas seulement la victoire d’aujourd’hui, mais encore la première que vous avez remportée et le bonheur de toute la vie ? » Puis avançant parmi d’autres : « Camarades, disait-il, à partir d’aujourd’hui il ne faudra jamais plus accuser les dieux : ils nous donnent l’occasion d’acquérir beaucoup de biens ; seulement, soldats, soyons braves. » A d’autres il tenait ce langage : « Soldats, à quelle fête plus belle que celle-ci pourrions-nous nous inviter les uns les autres ? Aujourd’hui nous pouvons, si nous sommes braves, nous offrir mutuellement beaucoup de biens. » A d’autres encore : « Vous savez, je pense, soldats quels sont les prix proposés aux vainqueurs poursuivre, frapper, tuer, acquérir des richesses, s’entendre louer, être libres, commander, tandis que pour les lâches, c’est évidemment le contraire. Donc que ceux qui s’aiment eux-mêmes combattent avec moi ; car moi, je ne commettrai jamais volontairement d’acte lâche ou honteux. » Quand il rencontrait des soldats qui avaient déjà combattu avec lui, il leur disait : « Vous, mes amis, je n’ai pas besoin de vous haranguer. Vous savez comment les braves passent leur temps un jour de bataille, et comment, les lâches. »

Lorsque, poursuivant sa route, il fut arrivé près d’Abradatas, il s’arrêta. Abradatas remit les rênes à son cocher et vint à lui. D’autres, parmi les fantassins et les conducteurs de chars rangés près de là, accoururent également. Alors, en présence de ces gens assemblés près de lui, il prit la parole. « Comme tu le demandais, Abradatas, la Divinité t’a jugé digne, toi et les tiens, d’être au premier rang des alliés. Mais souviens-toi de ceci, c’est que, lorsque le moment sera venu pour toi de combattre, les Perses seront là pour vous voir et pour vous suivre, et ils ne vous laisseront pas combattre seuls. » Abradatas répondit : « Tout va bien devant nous, ce me semble, Cyrus ; mais ce sont nos flancs qui m’inquiètent, parce que je vois les ailes des ennemis s’étendre, fortes en chars et en troupes de toute espèce, sans que nous leur ayons opposé autre chose que des chars ; aussi, ajouta-t-il, si le sort ne m’avait pas mis à ce poste, je rougirais d’être ici, tant je me crois en sûreté parfaite. » Cyrus lui répondit : « Si tout va bien de ton côté, rassure-toi pour nos flancs ; car, avec l’aide des dieux, je te les dégagerai d’ennemis. Pour toi, je t’en conjure, ne te jette pas sur l’ennemi avant d’avoir vu fuir ceux que tu crains à présent. » Cyrus se permettait ces propos avantageux au moment de marcher au combat ; au demeurant, il n’était pas du tout vantard. « Quand donc tu les verras fuir, compte que je suis déjà près de toi et fonds sur eux ; car à ce moment tu les trouveras tout à fait démoralisés et tes soldats pleins de courage. Mais, tandis que tu en as encore le temps, Abradatas, ne manque pas de parcourir toute la ligne de tes chars ; encourage tes gens à l’attaque, enhardis-les par ta contenance, anime-les par l’espérance et inspire-leur l’émulation de surpasser en bravoure ceux qui sont sur les chars : car, sache-le bien, si le succès nous favorise, tous diront à l’avenir qu’il n’y a rien de plus profitable que le courage. » Abradatas remonta alors sur son char, et parcourut les rangs en faisant ce que Cyrus lui avait conseillé.

Quand Cyrus, continuant sa marche, arriva à l’aile gauche, où se trouvait Hystaspe avec la moitié de la cavalerie perse, il l’appela par son nom et lui dit : « Tu le vois, Hystaspe, c’est affaire à ta rapidité ; si nous arrivons à tuer les ennemis, avant qu’ils nous tuent, nous ne perdrons pas un seul homme. » Cela fit rire Hystaspe, qui répondit : « Pour ceux qui sont devant nous, nous en faisons notre affaire ; mais pour ceux qui sont sur nos flancs, charges-en d’autres, afin qu’eux aussi aient quelque chose à faire. — Justement, dit Cyrus, c’est vers eux que je vais moi-même. Pour toi, Hystaspe, souviens-toi que celui de nous à qui les dieux donneront de vaincre ses adversaires, doit, si les ennemis tiennent ferme quelque part, courir sus à tous ceux qui continuent de se battre. » Il dit et s’en alla. Quand sa marche l’amena sur le flanc de son armée, devant le chef des chars postés à cet endroit, il lui dit : « Je viens à votre aide. Quand vous nous verrez attaquer la pointe extrême de l’aile ennemie, essayez, vous, de passer sur le corps à nos adversaires ; vous serez plus en sûreté sur ses derrières qu’enfermés dans ses lignes. » Quand, reprenant sa marche, il fut arrivé derrière les chariots des femmes, il ordonna à Artagersas et à Pharnouchos de rester là avec leurs mille fantassins et leurs mille chevaux. « Mais, ajouta-t-il, lorsque vous me verrez attaquer l’ennemi sur son aile droite, à ce moment, vous aussi, jetez-vous sur ceux qui vous font face. Vous combattrez contre une aile, qui est la partie la plus faible d’une armée, avec des troupes en ligne, formation qui vous assure le maximum de force. Les cavaliers ennemis sont, comme vous le voyez, placés à l’extrémité de l’aile. N’hésitez pas à lancer contre eux la division de vos chameaux et soyez sûrs qu’avant de combattre vous aurez de quoi rire aux dépens de l’ennemi. »

Son inspection terminée, Cyrus se porta vers l’aile droite. De son côté, Crésus, pensant que le centre qu’il commandait en personne était déjà plus près des ennemis que les ailes qui continuaient à s’étendre, fait lever un signal pour les avertir de ne pas aller plus loin et de faire une conversion sur place ; et quand elles eurent fait halte et fait face à l’armée de Cyrus, il donna le signal de marcher à l’ennemi ; alors trois phalanges s’ébranlèrent à la fois contre l’armée de Cyrus, l’une de front, et les deux autres contre son aile droite et son aile gauche ; aussi toute l’armée de Cyrus en fut fort alarmée. Comme une petite tuile encadrée dans une grande, elle était enveloppée de tous côtés, sauf sur ses derrières, parles ennemis, cavaliers, fantassins, peltophores, archers et chars. Cependant, au commandement de Cyrus, tous les Perses se tournèrent face à l’ennemi. L’appréhension de ce qui allait arriver tenait les deux armées dans un profond silence. Lorsque Cyrus crut le moment venu, il entonna le péan, et l’armée le chanta avec lui, puis elle poussa le cri de guerre en l’honneur d’Enyalios[1]. A ce moment, Cyrus s’élance et aussitôt prenant les ennemis de flanc avec sa cavalerie, il pénètre à toute vitesse au milieu d’eux. Les fantassins qu’il s’était adjoints le suivent rapidement et enveloppent l’adversaire de côté et d’autre. Cyrus a ainsi le grand avantage de combattre en phalange contre une troupe qui prête le flanc : aussi l’ennemi ne tarde pas à fuir à toutes jambes.

Aussitôt qu’Artagersas vit Cyrus en action, il fondit de son côté sur l’aile gauche, en lançant en avant ses chameaux, comme Cyrus le lui avait ordonné. Les chevaux, même à une grande distance, ne purent soutenir la vue de ces animaux ; les uns fuyaient affolés, les autres se cabraient ou se jetaient les uns sur les autres. C’est l’effet ordinaire que les chameaux font sur les chevaux. Artagersas, avec ses troupes en bon ordre, charge l’ennemi en désordre et lance en même temps ses chars à l’aile droite comme à l’aile gauche. Beaucoup, pour éviter les chars, se firent tuer par ceux qui les pressaient en flanc et beaucoup, pour échapper à ces derniers, se faisaient prendre par les chars.

Alors Abradatas n’attend pas davantage. « Suivez-moi, mes amis, » s’écrie-t-il, et il s’élance, sans épargner ses chevaux qu’il met tout en sang avec son aiguillon. Avec lui chargent aussi les autres conducteurs de chars. Ceux des chars ennemis s’enfuient aussitôt devant eux, les uns en reprenant leur combattant, les autres en l’abandonnant. Abradatas pousse droit au milieu d’eux pour se jeter sur la phalange des Égyptiens, accompagné de ceux des siens qui étaient rangés le plus près de lui. On a reconnu en maintes circonstances qu’il n’y a pas de troupe plus forte que celle qui est composée d’amis ; on l’éprouva aussi en celle-ci. Ses amis et commensaux chargèrent avec lui ; les autres, voyant les Égyptiens résister en masse compacte, tournèrent bride du côté des chars en fuite et les poursuivirent. Mais à l’endroit où Abradatas et les siens avaient porté leur attaque, les Égyptiens ne purent s’écarter, parce que leurs camarades tenaient ferme de chaque côté d’eux ; debout, ils étaient renversés sous le choc impétueux des chevaux ; tombés, ils étaient broyés, eux et leurs armes, par les chevaux et les roues ; et tout ce que les faux attrapaient, armes et corps, était violemment coupé en deux. Dans ce trouble indescriptible, les roues bondissant sur des monceaux de toute sorte, Abradatas tomba de son char, ainsi que certains de ceux qui avaient chargé avec lui. Là, malgré des prodiges de valeur, ils furent taillés en pièces et périrent. Alors les Perses qui venaient derrière eux se précipitèrent par la brèche ouverte par Abradatas et les siens, et massacrèrent les Égyptiens en désordre ; mais là où les Égyptiens n’avaient pas souffert, car ils étaient nombreux, ils s’avancèrent à la rencontre des Perses. Ce fut alors un terrible combat à la lance, au javelot à l’épée. Cependant les Égyptiens avaient l’avantage du nombre et de l’armement ; car leurs piques étaient fortes et longues, comme celles dont ils se servent encore aujourd’hui, et leurs boucliers protègent beaucoup mieux le corps que les cuirasses et les targes d’osier, et, appuyés à leurs épaules, les aident à pousser l’ennemi. Aussi, tenant leurs boucliers serrés les uns contre les autres, ils avançaient et repoussaient les Perses, qui ne pouvaient résister avec leurs petits boucliers qu’ils tenaient du bout de leurs doigts. Aussi reculaient-ils pied à pied, frappant et frappés, jusqu’à ce qu’ils furent sous la protection de leurs machines. Là, les Égyptiens, à leur tour, furent criblés de traits lancés du haut des tours. L’arrièregarde empêchait de fuir les archers et les gens de trait, et, l’épée haute, les forçait à lancer leurs flèches et leurs javelots. Ce fut alors un terrible carnage, un terrible fracas d’armes et de traits de toute sorte, et partout retentissaient les cris des soldats qui s’appelaient, qui s’encourageaient mutuellement ou qui invoquaient les dieux.

A ce moment, Cyrus arrive, poursuivant ceux qu’il avait devant lui. En voyant les Perses refoulés, il en fut vivement contrarié ; mais, jugeant que le moyen le plus prompt d’arrêter les progrès de l’ennemi, c’était de le tourner et de le prendre à dos, il ordonne à sa troupe de le suivre, et, contournant les Égyptiens, il arrive sur leurs derrières. Il fond sur eux, les frappe avant d’être aperçu et en tue un grand nombre. Aussitôt qu’ils se sont rendu compte de ce qui se passe, les Égyptiens s’écrient : « Nous sommes tournés, » et ils font volte-face au milieu des coups. La mêlée s’engage alors entre fantassins et cavaliers. Un soldat renversé et foulé par le cheval de Cyrus frappe l’animal au ventre avec son épée. Le cheval blessé fait un saut de mouton et renverse Cyrus. On aurait pu voir alors combien il importe à un chef d’être aimé de ceux qui l’entourent. Aussitôt tous les Perses se mettent à crier et se précipitent sur l’ennemi en combattant, poussant, poussés, frappant, frappés. Enfin un aide de camp de Cyrus saute de son cheval et y fait monter le prince. Du haut de sa nouvelle monture, Cyrus voit que les Égyptiens sont assaillis de tous les côtés ; car Hystaspe était arrivé avec la cavalerie perse, et Chrysantas aussi ; mais Cyrus ne leur permit pas de se jeter sur la phalange égyptienne et ordonna de la harceler de loin avec des flèches et des javelots. Puis refaisant le tour de la phalange, il se rendit aux machines. Là, il eut l’idée de monter sur une des tours et de regarder s’il restait encore quelque troupe ennemie qui résistât. De la plate-forme il vit la plaine couverte de chevaux, d’hommes, de chars, de fuyards, de poursuivants, de vainqueurs, de vaincus, mais il ne put rien voir nulle part qui résistât encore, sauf le corps des Égyptiens. Ceux-ci, dans leur embarras, s’étaient formés de toutes parts en cercle ; on ne voyait que leurs armes ; quant à eux, ils s’abritaient sous leurs boucliers ; ils ne combattaient plus, mais ils avaient terriblement à souffrir.

Cyrus, admirant leur courage et voyant avec douleur périr de si braves gens, fit retirer tous les assaillants et cesser complètement la bataille. Il leur fit demander par un héraut s’ils voulaient se faire tuer tous pour des gens qui les avaient abandonnés, ou sauver leur vie sans perdre leur réputation de bravoure. Ils répondirent : « Comment pourrions-nous sauver notre vie sans perdre notre réputation de bravoure ? » Cyrus leur fit répondre : « Vous ne la perdrez point, car nous voyons que vous êtes seuls à tenir et à vouloir vous battre. — Mais ensuite, repartirent les Égyptiens, que pouvons-nous faire pour sauver notre vie sans compromettre notre honneur ? — Vous n’avez pas besoin pour cela de trahir aucun de vos alliés, leur répondit Cyrus. Vous n’avez qu’à nous livrer vos armes et devenir les amis de ceux qui préfèrent vous sauver, quand ils pourraient vous perdre. » Ayant entendu cette proposition, ils demandèrent encore : « Mais si nous devenons tes amis, que prétends-tu faire de nous ? — Vous faire du bien et en recevoir de vous, » répliqua Cyrus. Ils renvoyèrent encore demander : « Et quel sera ce bien ? » A quoi Cyrus répondit : «Tant que durera la guerre, je vous donnerai une solde plus élevée que celle que vous touchez à présent ; la paix faite, à tous ceux d’entre vous qui voudront rester près de moi, je donnerai des terres, des villes, des femmes, des serviteurs. » Ces propositions entendues, les Égyptiens demandèrent à être dispensés de combattre contre Crésus : « car c’est avec lui seul, dirent-ils, que nous sommes en rapports. » Ils acceptèrent les autres stipulations et ils donnèrent leur parole et reçurent celle de Cyrus. Et ceux qui restèrent alors près de lui sont demeurés jusqu’à ce jour de loyaux sujets du roi. Cyrus leur donna des villes, les unes à l’intérieur, que l’on appelle encore de nos jours villes des Égyptiens, et en outre Larissa[2] et Cyllène[3], près de Cymé[4], à peu de distance de la mer, villes que leurs descendants habitent encore aujourd’hui. Après cette journée, comme il faisait déjà nuit, Cyrus se retira et alla camper à Thymbrara[5].

Dans le combat, les Égyptiens seuls se distinguèrent du côté des ennemis. Du côté de Cyrus, c’est à la cavalerie perse qu’on attribua la palme ; aussi a-t-on gardé jusqu’à présent l’armement dont Cyrus l’avait dotée. Les chars à faux aussi se firent une belle renommée ; c’est pourquoi cet engin de guerre est demeuré en usage chez les rois qui se sont succédé jusqu’ici sur le trône de Perse. Pour les chameaux, ils ne firent qu’effrayer les chevaux, et ceux qui les montaient ne tuèrent aucun cavalier, et ne subirent aucune perte du fait de la cavalerie ennemie ; car aucun cheval ne s’approcha des chameaux. Aussi, bien que leur emploi eût paru utile, aucun homme distingué ne consent ni à nourrir des chameaux pour les monter, ni à s’exercer à combattre sur leur dos. C’est ainsi qu’ayant repris leur ancien harnais, ils ne servent plus qu’à porter les bagages.

CHAPITRE II

Prise de Sardes. Crésus conseille à Cyrus de ne point piller la ville et il lui remet ses trésors. Entretien des deux princes sur la véracité de l’oracle de Delphes.

Quand les troupes de Cyrus eurent dîné et placé les sentinelles, comme le demandait la situation, elles allèrent se coucher. Quant à Crésus, il s’enfuit tout droit à Sardes avec son armée ; les autres peuples profitèrent de la nuit pour se retirer le plus loin possible sur la route de leur pays. Au point du jour, Cyrus marcha aussitôt sur Sardes. Arrivé devant les remparts de la ville, il dressa ses machines et prépara ses échelles, comme pour l’attaquer. Tout en dirigeant ces apprêts, il fit monter, la nuit suivante, des Chaldéens et des Perses à l’endroit des fortifications des Sardiens qui paraissaient le plus escarpé. Ils y furent guidés par un Perse[6] qui avait été esclave d’un soldat en garnison dans l’acropole et qui connaissait le chemin à suivre pour descendre à la rivière et pour monter de là à la citadelle. Quand ils surent que celle-ci était occupée, tous les Lydiens abandonnèrent les remparts et s’enfuirent dans la ville, chacun où il put. Avec le jour, Cyrus entra dans Sardes et défendit que personne s’écartât de son rang. Crésus, qui s’était enfermé dans son palais, appelait Cyrus à grands cris. Cyrus lui laissa une garde et se rendit lui-même à la citadelle que ses troupes occupaient. Il y trouva les Perses qui la gardaient, comme ils devaient ; mais les quartiers des Chaldéens étaient vides ; ils étaient descendus en courant piller les maisons. Aussitôt il appela leurs chefs et leur enjoignit de quitter l’armée au plus vite. « Je ne saurais souffrir, dit-il, que ceux qui abandonnent leur poste aient plus de part au butin que les autres. Et sachez, ajouta-t-il, que je me disposais à faire de vous, qui m’avez suivi dans cette expédition, un objet d’envie pour tous les Chaldéens ; mais à présent, ajouta-t-il, ne vous étonnez pas si, en vous retirant, vous rencontrez quelqu’un de plus fort que vous. » Ces paroles firent trembler les Chaldéens ; ils le supplièrent d’apaiser sa colère et offrirent de rapporter tout ce qu’ils avaient pris. Il répondit qu’il n’en avait nul besoin. « Mais, ajouta-t-il, si vous voulez calmer mon indignation, donnez tout ce que vous avez pris à ceux qui ont fidèlement gardé la citadelle ; car, lorsque l’armée saura que la plus grande part est pour ceux qui restent à leur poste, tout n’en ira que mieux. » Les Chaldéens firent ce que Cyrus leur avait prescrit, et les soldats obéissants reçurent une grande quantité de butin de toute espèce. Cyrus, ayant fait camper les siens à l’endroit de la ville qui lui parut le plus convenable, leur fit passer l’ordre de rester dans leurs quartiers et d’y préparer le déjeuner.

Ces mesures prises, il fit amener Crésus en sa présence. En voyant Cyrus, Crésus lui dit : « Je te salue, maître ; car la fortune t’assure désormais ce titre et me contraint à te le donner. — Je te salue aussi, dit Cyrus, puisque tu es homme aussi bien que moi. Mais, ajouta-t-il, consentirais-tu, Crésus, à me donner un conseil ? — Oui, Cyrus, et je voudrais trouver un conseil utile à te donner ; car je crois qu’il nie serait utile à moi aussi. — Écoute-moi donc, Crésus, reprit Cyrus. Je sais que mes soldats ont essuyé des fatigues et des périls sans nombre et qu’ils pensent tenir en leur pouvoir la ville la plus riche de l’Asie après Babylone ; aussi je crois juste qu’ils en soient récompensés ; car je sais, ajouta-t-il, que s’ils ne retirent pas quelque fruit de leur peine, je ne pourrai pas longtemps les tenir dans l’obéissance. Je ne puis cependant leur donner la ville à piller ; car outre qu’elle serait vraisemblablement ruinée, je suis sûr que ce sont les plus mauvais qui, dans le pillage, auraient la plus grosse part. » Ayant entendu ces mots, Crésus dit : « Eh bien, permets-moi de dire à qui je voudrai des Lydiens que j’ai obtenu de toi que tu ne laisserais pas piller la ville, que tu n’enlèverais ni les femmes, ni les enfants, et que je t’ai promis, en retour, qu’ils t’apporteraient volontairement tout ce que Sardes renferme de beau et de précieux. Quand ils sauront cela, je suis sûr que tu verras venir à toi tout ce qu’il y a ici de précieux soit pour un homme, soit pour une femme, et il en sera de même l’an prochain ; tu trouveras la ville à nouveau remplie d’une foule d’objets de prix. Si au contraire tu la pilles, tu auras détruit jusqu’aux arts, qui sont, dit-on, les sources de l’opulence. D’ailleurs tu pourras toujours, quand tu verras ce qu’on t’apportera, te décider pour le pillage. Mais d’abord, ajouta-t-il, envoie chercher mes trésors et que tes gardes les prennent de la main des miens. » Cyrus acquiesça et résolut de suivre de point en point les conseils de Crésus.

« Voici encore une chose, dit Cyrus, que je tiens absolument à te demander, Crésus, c’est à quoi ont abouti pour toi les oracles de Delphes. Car on assure que tu as toujours eu un culte particulier pour Apollon et que tu ne fais rien que d’après ses inspirations. — Plût au ciel, Cyrus, qu’il en fût ainsi, répondit-il. Mais j’ai fait tout le contraire au début de mes rapports avec Apollon. — Comment ? dit Cyrus ; je voudrais le savoir ; car ce que tu dis là est surprenant. — Tout d’abord, répondit Crésus, au lieu de le consulter sur ce que je voulais savoir, j’ai voulu l’éprouver et voir s’il disait la vérité. Or c’est une chose qui ne plaît pas aux dieux ni même aux hommes de bien, et, quand ils s’aperçoivent qu’on se défie d’eux, ils n’aiment pas ceux qui s’en défient. Or le dieu savait que je me livrais à des pratiques étranges[7], loin de Delphes comme je l’étais, quand j’envoyai lui demander si j’aurais des enfants. Tout d’abord il ne daigna pas répondre. Mais, quand à force de lui envoyer des offrandes d’or et d’argent et de lui sacrifier des victimes, je me le fus enfin rendu propice, je le croyais du moins, il répondit alors à ma question sur ce qu’il fallait faire pour avoir des enfants. Il dit que j’en aurais, et j’en eus, car en ce point non plus il ne m’a pas trompé ; mais je n’en ai tiré aucun avantage. L’un est muet jusqu’à présent[8] ; l’autre, nature d’élite, a péri à la fleur de l’âge[9]. Accablé du malheur de mes enfants, j’envoie de nouveau consulter le dieu sur ce que je devais faire pour mener la vie la plus heureuse pendant le reste de mes jours. Il me répondit : « Connais-toi toi-même[10], Crésus, et tu achèveras ta vie dans le bonheur. » Cet oracle me remplit de joie ; car je me figurais qu’en me commandant la chose la plus facile du monde, le dieu m’accordait le bonheur. On peut, me disais-je, connaître ou ne pas connaître les autres ; mais il n’y a pas d’homme qui ne se connaisse lui-même. Dans le temps qui suivit, tant que je vécus en paix, je n’eus rien, après la mort de mon fils, à reprocher à la fortune. Mais quand je me laissai entraîner par le roi d’Assyrie dans la guerre contre vous, je fus exposé au dernier péril. J’en réchappai pourtant sans aucun dommage et ici encore je n’accuse point le dieu ; car quand j’eus reconnu que je n’étais pas de taille à lutter contre vous, je me retirai en sûreté, grâce aux dieux, et moimême et les miens. Mais de nouveau gâté par les richesses que je possédais, par ceux qui me priaient de me mettre à leur tête, par les présents qu’ils me faisaient, et par les flatteries de ceux qui me disaient que, si je consentais à prendre le commandement, tous m’obéiraient, et que je serais le plus grand des mortels, enflé de ces propos, quand tous les rois circonvoisins m’eurent choisi comme généralissime, j’acceptai la direction de la guerre, me croyant capable d’être au-dessus de tous. Mais il paraît bien que je me méconnaissais, en me flattant de pouvoir soutenir la guerre contre toi, qui es un rejeton des dieux, qui descends d’une lignée ininterrompue de rois et qui enfin as été formé à la vertu dès l’enfance, tandis que le premier de mes ancêtres, qui fut roi, acquit, dit-on, du même coup la royauté et la liberté[11]. C’est pour avoir méconnu cela, dit-il, que je suis justement puni. Mais à présent, Cyrus, poursuivit-il, je me connais moi-même.

Mais toi, demanda-t-il, crois-tu que je puisse me fier encore à Apollon et que je puisse être heureux en me connaissant moi-même ? Je te fais cette question, parce que tu es le mieux à même de le deviner dans les circonstances actuelles : mon bonheur dépend de toi. »

Cyrus lui répondit : « Donne-moi le temps d’y réfléchir, Crésus. Quand je pense à ton bonheur passé, je me sens pris de pitié pour toi. Aussi je te rends dès à présent ta femme, tes filles, car on me dit que tu en as, tes amis, tes serviteurs et ta table servie comme autrefois. Seulement je t’interdis les combats et la guerre. — Par Zeus, s’écria Crésus, ne cherche plus de réponse à la question relative à mon bonheur. Je te le dis tout de suite : si tu fais pour moi ce que tu dis, la vie que d’autres regardaient comme la plus heureuse et dont je jugeais comme eux, sera désormais la mienne. — Quel est celui qui mène cette vie heureuse ? demanda Cyrus. — C’est ma femme, Cyrus, répondit Crésus. Elle jouissait autant que moi de tous mes biens, de mon luxe, de tous mes divertissements, sans avoir le souci de se les procurer, ni de la guerre et des combats. Puisqu’il me paraît que tu me destines l’état que je procurais à celle que je chérissais le plus au monde, je crois devoir à Apollon de nouvelles actions de grâces. » En l’entendant parler ainsi, Cyrus admirait son heureux caractère. Dès lors il le mena partout où il allait, soit qu’il comptât en tirer quelque service, soit qu’il crût ainsi se mieux assurer de lui.

CHAPITRE III

Funérailles d’Abradatas et mort volontaire de Panthée.

Après cet entretien, ils allèrent se coucher. Le lendemain, Cyrus ayant convoqué ses amis et les chefs de l’armée, chargea les uns de recevoir les trésors de Crésus, les autres de prélever d’abord pour les dieux sur les objets précieux livrés par Crésus la portion que les mages leur indiqueraient, puis de prendre livraison du reste, de le mettre dans des coffres, de placer les coffres sur des chariots, enfin, après avoir tiré au sort les chariots, de les emmener partout à leur suite, afin d’avoir, à l’occasion, de quoi récompenser chacun selon son mérite.

Puis Cyrus, ayant appelé quelques-uns de ses aides de camp qui étaient présents : « Dites-moi, demanda-t-il, quelqu’un de vous a-t-il vu Abradatas ? Je m’étonne, ajouta-t-il, de ne le voir nulle part, lui qui auparavant était assidu auprès de nous. — Il n’est plus, maître, répondit l’un d’eux ; il est mort dans le combat, en poussant son char au milieu des Égyptiens. Les autres conducteurs, à l’exception de ses compagnons, se sont esquivés, à ce qu’on dit, en voyant la masse compacte des Égyptiens. Maintenant, ajouta-t-il, on dit que sa femme, après avoir relevé son corps et l’avoir mis dans la voiture qui la portait elle-même, l’a amené ici près sur les bords du Pactole. On ajoute que ses eunuques et ses serviteurs creusent sur une colline un tombeau pour le mort, tandis que sa femme, assise à terre, soutient sur ses genoux la tête de son mari, qu’elle a paré des ornements qu’elle avait. » En entendant ces paroles, Cyrus se frappa la cuisse, et sautant aussitôt à cheval, il prit avec lui mille cavaliers, et courut à cette scène de deuil. Il avait donné l’ordre à Gadatas et à Gobryas de le suivre et d’apporter tout ce qu’ils trouveraient de beau pour parer un ami dévoué qui était mort en brave ; et il avait enjoint à ceux qui avaient sous leur garde les troupeaux qui accompagnaient l’armée d’amener des boeufs, des chevaux et une grande quantité de moutons au lieu où on leur dirait qu’il se trouvait, pour les sacrifier en l’honneur d’Abradatas.

En voyant la femme assise à terre et le corps gisant, Cyrus pleura sur ce malheur et dit : « Hélas ! âme généreuse et fidèle, tu es donc partie et tu nous as quittés ! » En même temps il prit la main du mort, et cette main suivit la sienne ; car elle avait été tranchée d’un coup d’épée par les Égyptiens. A cette vue, Cyrus sent redoubler sa douleur, et Panthée jette des cris lamentables ; elle reprend la main que tenait Cyrus, la baise et la rajuste comme elle peut, en disant : « Tout son corps, Cyrus, est dans le même état. Mais épargne-toi la vue de ce spectacle. C’est moi surtout, je le sais, ajouta-t-elle, qui suis la cause de son malheur ; mais peut-être, Cyrus, n’y astu pas moindre part que moi. C’est moi, insensée, qui l’exhortais sans cesse à te prouver qu’il était un ami digne de ton estime. Quant à lui, je sais qu’il ne songeait pas à ce qu’il pourrait souffrir, mais à ce qu’il pourrait faire pour te complaire. Et en effet, ajouta-t-elle, il est mort sans reproche, et moi qui l’exhortais, je suis vivante, assise à ses côtés. »

Pendant quelques instants Cyrus pleura silencieusement, puis il parla. « Mais aussi, femme, dit-il, il a eu la fin la plus glorieuse ; il est mort vainqueur. Mais toi, accepte ce que je t’apporte pour parer son corps. (Gobryas et Gadatas venaient d’arriver avec une grande quantité d’ornements précieux.) Ensuite sache qu’on lui rendra tous les honneurs et que nous lui ferons élever par des centaines d’ouvriers un tombeau digne de nous ; et l’on immolera en son honneur tout ce qu’on doit à un héros. Pour toi, ajouta-t-il, tu ne seras pas abandonnée ; je t’honorerai pour ta sagesse et tes vertus de toute sorte, et je te donnerai quelqu’un pour te conduire où tu voudras. Dis-moi seulement chez qui tu désires qu’on te mène. » Panthée lui répondit : «Ne te mets pas en peine, Cyrus ; je ne te cacherai pas chez qui j’ai dessein d’aller. »

Après cet entretien, Cyrus se retira, plaignant la femme qui avait perdu un tel mari, et le mari qui ne devait plus revoir une telle femme. Panthée ordonna aux eunuques de s’éloigner « jusqu’à ce que, dit-elle, j’aie pleuré mon mari comme je le veux ». Elle pria sa nourrice de rester près d’elle, et lui recommanda, quand elle serait morte, de l’envelopper, elle et son mari, dans le même manteau. La nourrice la supplia instamment de renoncer à son dessein ; mais voyant que ses prières n’avaient d’autre effet que d’exciter sa colère, elle s’assit en pleurant. Panthée, qui s’était dès longtemps munie d’un poignard, se perça le cou, et, plaçant sa tête sur la poitrine de son mari, elle rendit le dernier soupir. La nourrice, poussant des cris de douleur, couvrit les deux corps, comme sa maîtresse le lui avait recommandé.

Quand Cyrus apprit l’acte de Panthée, il accourut, tout bouleversé, pour voir s’il pourrait lui porter secours. Les eunuques (ils étaient trois), voyant ce qui était arrivé, tirèrent eux aussi leur poignard et s’égorgèrent à l’endroit où Panthée leur avait dit de se tenir. [On dit que le tertre élevé [en l’honneur des eunuques] existe encore à présent. Sur la colonne du haut sont gravés, dit-on, en caractères syriens, les noms du mari et de la femme. On dit aussi qu’en bas il y a trois colonnes avec cette inscription « Porte-sceptres[12] »]. Quand Cyrus se fut approché de ce triste spectacle, pénétré d’admiration pour la femme, il poussa des gémissements de douleur, puis se retira. Il s’occupa, bien entendu, de rendre à ces morts les honneurs qui leur étaient dus, et leur fit élever, dit-on, un monument grandiose.

CHAPITRE IV

Adousios réconcilie par son adresse les Cariens divisés en deux factions. Hystaspe soumet la Phrygie qui borde l’Hellespont. Cyrus marche sur Babylone.

A la suite de ces événements, les Cariens[13] » partagés en deux factions qui se faisaient la guerre, retranchés qu’ils étaient dans des places fortes, appelèrent les uns et les autres Cyrus. Cyrus resta à Sardes, où il faisait construire des machines et des béliers, pour battre les remparts de ceux qui lui refusaient obéissance ; mais il envoya en Carie, avec une armée, Adousios, un Perse, qui ne manquait ni d’intelligence ni de talents militaires et qui était plein de séduction. Les Ciliciens et les Cypriens s’offrirent avec empressement à l’accompagner dans son expédition. C’est pour cela que Cyrus ne leur envoya jamais de satrape perse et leur laissa toujours des souverains de leur nation[14] ; il se contenta de leur imposer un tribut et, au besoin, l’obligation du service militaire. Dès qu’Adousios fut arrivé en Carie avec ses troupes, des députés des deux partis se présentèrent à lui, prêts à le recevoir dans leurs forteresses pour les aider à perdre leurs adversaires. Adousios usa de la même tactique avec les uns et les autres, déclarant tour à tour à ceux qui l’entretenaient que leurs prétentions étaient les plus justes et qu’il fallait cacher à leurs adversaires leur intelligence avec lui, afin de mieux les prendre au dépourvu le jour où on les attaquerait. Il demanda qu’on se donnât des gages de bonne foi et que les Cariens jurassent de recevoir loyalement les Perses dans leurs forteresses, pour le bien de Cyrus et des Perses ; lui-même consentait à prêter serment d’entrer sans mauvais dessein dans leurs murs pour le bien de ceux qui l’accueilleraient. Cela fait, il convint avec les deux partis, à l’insu l’un de l’autre, de prendre la même nuit, et, cette nuit-là, il entra dans leurs murs et prit possession des fortifications des uns et des autres.

Le jour venu, il se posta avec son armée au milieu des deux adversaires, et fit venir leurs chefs. En se voyant les uns les autres, ils s’indignèrent, pensant qu’on les avait joués. Alors Adousios prit la parole : « Je vous ai juré, Cariens, d’entrer dans vos murs, en toute loyauté, pour le bien de ceux qui me recevraient. Si donc je détruis l’un ou l’autre parti, je croirai être venu pour la ruine des Cariens. Si je rétablis la paix entre vous, si j’assure aux uns comme aux autres la sécurité dans le travail des champs, je croirai être venu ici pour votre bien. Je veux donc que dès aujourd’hui vous viviez entre vous comme des amis, que vous cultiviez vos champs sans crainte et que vous unissiez vos familles par des alliances. Quiconque, au mépris de ce règlement, entreprendra de léser ses voisins, aura Cyrus et nous pour ennemis. » Dès lors les portes des remparts furent ouvertes, les rues furent pleines de gens qui se faisaient visite, les champs se couvrirent de travailleurs ; on célébra des fêtes en commun, enfin la paix et la joie régnaient partout. Les choses en étaient là, quand il arriva des messagers de Cyrus pour demander à Adousios s’il avait besoin de nouvelles troupes et de machines. Il répondit que son armée même pouvait être employée ailleurs, et en même temps, il l’emmena hors du pays, laissant seulement des garnisons dans les citadelles. Les Cariens le supplièrent de rester. Ne pouvant le retenir, ils envoyèrent prier Cyrus de leur donner Adousios pour satrape.

Pendant l’expédition de Carie, Cyrus avait envoyé Hystaspe à la tête d’une armée dans la Phrygie qui borde l’Hellespont. Lorsque Adousios fut de retour, il lui ordonna de suivre Hystaspe sur la route qu’il avait prise, afin que les Phrygiens, sur le bruit qu’un renfort s’approchait, se soumissent plus facilement à Hystaspe.

Les Grecs qui habitent les bords de la mer obtinrent à force de présents de ne point recevoir de troupes étrangères dans leurs murs, à condition de payer tribut et de suivre Cyrus à la guerre partout où il les appellerait. Quant au roi de Phrygie, il se préparait à défendre ses forteresses et à refuser l’obéissance, et il avait donné ses ordres à cet effet. Mais quand ses lieutenants eurent fait défection et qu’il se vit abandonné, il finit par se livrer à Hystaspe pour s’en remettre à la justice de Cyrus. Alors Hystaspe, ayant laissé dans les citadelles de fortes garnisons perses, sortit du pays avec le reste de ses troupes, grossies d’une foule de cavaliers et de peltastes phrygiens. Suivant les instructions de Cyrus à Adousios, les deux généraux devaient, après s’être rejoints, emmener sans les désarmer ceux des Phrygiens qui auraient embrassé le parti des Perses, prendre leurs chevaux et leurs armes à ceux qui avaient eu l’intention de résister et les réduire à suivre l’armée avec des frondes, ce qui fut exécuté.

Cyrus partit de Sardes en y laissant une grosse garnison d’infanterie ; il avait avec lui Crésus et emmenait un grand nombre de chariots pleins de richesses de toute espèce. Crésus lui avait apporté des listes précises du contenu de chaque chariot et lui avait dit en les lui remettant : «Avec ces listes, Cyrus, tu sauras qui te remet fidèlement ce qu’il conduit et qui ne le fait pas. » Cyrus lui répondit : « Tu as bien fait, Crésus, de prendre cette précaution ; mais comme ceux qui vont me conduire ces trésors sont précisément ceux qui méritent de les avoir, s’ils volent quelque chose, c’est à eux-mêmes qu’ils le voleront. » Tout en disant cela, il remit les listes à ses amis et aux chefs, afin qu’ils sussent qui, parmi les surveillants, leur rendraient son dépôt intact et qui ne le rendrait pas. Il emmenait aussi avec lui ceux des Lydiens qu’il voyait fiers de leurs armes, de leurs chevaux, de leurs chars et qui tâchaient de faire tout ce qu’ils pensaient devoir lui être agréable ; à ceux-là il laissa leurs armes. Mais à ceux qu’il voyait marcher à contre-coeur il prit leurs chevaux pour les donner aux Perses qui l’avaient suivi les premiers à la guerre et il fit brûler leurs armes. Il les força eux aussi à le suivre, mais avec des frondes. Il contraignit de même ceux de ses sujets nouvellement soumis qui n’avaient pas d’armes à s’exercer à la fronde, arme qui, d’après lui, convenait le mieux aux esclaves, non qu’il n’y ait des occasions où les frondeurs mêlés à d’autres troupes peuvent être d’une grande utilité ; mais réduits à eux-mêmes, tous les frondeurs ensemble ne sauraient tenir contre une poignée de soldats armés pour combattre de près.

En faisant route pour Babylone, Cyrus soumit la grande Phrygie ; il soumit aussi la Cappadoce et réduisit les Arabes sous sa domination. Il prit sur tous ces peuples de quoi porter la cavalerie perse à au moins quarante mille hommes et il distribua aussi à tous les alliés un grand nombre de chevaux des prisonniers. Il parut devant Babylone avec un très grand nombre de cavaliers, d’archers, de gens de trait et une multitude innombrable de frondeurs.

CHAPITRE V

Siège de Babylone. Cyrus entre dans la ville par le lit de l’Euphrate mis à sec. Comment Cyrus organise sa vie et sa maison. Il choisit des eunuques pour gardes du corps et prend dix mille Perses pour garder son palais. Il engage les siens à cultiver leur courage et à pratiquer la vieille éducation des Perses.

Arrivé devant Babylone[15], Cyrus disposa d’abord son armée autour de la ville, et lui-même, avec ses amis et les chefs des alliés, il en fit le tour à cheval. Après avoir examiné les remparts, il se disposait à ramener son armée en arrière, quand un transfuge échappé de la ville l’avertit que les Babyloniens allaient l’attaquer pendant sa retraite ; « car, ajouta-t-il, vos lignes ont paru faibles à ceux qui les observaient du haut des remparts. » Et il n’y avait à cela rien d’étonnant ; car pour investir des murs d’une telle étendue, il fallait nécessairement que les lignes eussent peu de profondeur. Sur cet avis, Cyrus, se plaçant avec sa garde au milieu de son armée, ordonna que, de l’extrémité de chaque aile, les hoplites repliassent leurs lignes, en se dirigeant vers la partie immobile de l’armée, jusqu’à ce que l’extrémité des deux ailes arrivât à la hauteur du centre où il était lui-même. Par cette manoeuvre, il rassurait tout de suite ceux qui ne bougeaient pas, parce qu’ils voyaient leurs rangs doublés en profondeur, et du même coup ceux qui se repliaient, parce que, au lieu d’eux, c’étaient les troupes immobiles qui faisaient face à l’ennemi. Mais lorsque, s’avançant des deux côtés, les extrémités se furent rejointes, les troupes se trouvèrent renforcées, celles qui avaient quitté leur position par celles qui étaient devant elles, celles du front par celles qui venaient d’arriver par derrière. Par ce repliement des lignes, les meilleurs soldats se trouvèrent forcément aux premiers et aux derniers rangs, et les plus mauvais au milieu, disposition qui semblait bien imaginée pour combattre et empêcher les hommes de fuir. Les cavaliers et les troupes légères qui étaient aux ailes se rapprochaient toujours d’autant plus du chef que la phalange s’accourcissait en se doublant. Quand les Perses se furent ainsi ramassés, ils se retirèrent à reculons, tant qu’ils furent à portée des traits lancés des remparts ; quand ils furent hors de portée, ils se retournèrent et firent d’abord quelques pas en avant ; puis ils firent une conversion à gauche et se trouvèrent face aux remparts ; au fur et à mesure qu’ils s’en éloignaient, leurs conversions devenaient plus rares. Quand ils se crurent en sûreté, ils marchèrent sans s’arrêter jusqu’à ce qu’ils eussent gagné leurs tentes.

Quand ils furent campés, Cyrus convoqua les chefs et dit : « Alliés, nous avons fait, pour l’examiner, le tour de la ville. Comment prendre de vive force des remparts si solides et si hauts[16], pour ma part, je ne le vois pas ; mais plus il y a de monde dans la ville, du moment qu’ils n’en sortent pas pour combattre, plus vite on pourra, je pense, les réduire par la famine. Si donc vous n’avez pas d’autre moyen à proposer, je suis d’avis que nous en fassions le blocus. — Mais ce fleuve, dit Chrysantas, ne passe-t-il pas par le milieu de la ville ? Et il a plus de deux stades de largeur. — Oui, par Zeus, dit Gobryas, et sa profondeur est telle que deux hommes debout l’un sur l’autre ne dépasseraient pas le niveau de l’eau, en sorte que la ville est encore mieux défendue par son fleuve que par ses remparts. — Laissons, Chrysantas, reprit Cyrus, ce qui dépasse nos forces. Traçons le plan d’un fossé et que chacun à son tour travaille au plus vite à le creuser aussi large et profond que nous pourrons, afin de n’avoir à employer que le moins de gardes possible. »

En conséquence, après avoir tracé autour des remparts une ligne de circonvallation, en gardant près du fleuve juste assez de place pour l’érection de grandes tours, il fit creuser des deux côtés de la ville un fossé gigantesque, dont les travailleurs rejetaient la terre de leur côté. Il commença par faire construire des tours au bord du fleuve, sur un soubassement de palmiers qui n’avaient pas moins d’un plèthre de longueur ; il y en a en effet de plus grands encore dans le pays. Ces pal miens, pliés sous une charge, se redressent comme le dos des ânes chargés de leurs bâts. Par ces fondations, il voulait empêcher le fleuve, s’il s’échappait dans le fossé, d’emporter les tours, et faire croire autant que possible à son intention de bloquer la place. Il fit élever encore beaucoup d’autres tours sur le parapet, afin d’avoir le plus grand nombre possible de postes de garde.

Tandis que les assiégeants exécutaient ces travaux, les ennemis, sur leur rempart, riaient de ce blocus ; car ils avaient des vivres pour plus de vingt ans. Cyrus en fut instruit ; alors il partagea son armée en douze parties, chacune devant être de garde pendant un mois de l’année. A cette nouvelle, les Babyloniens redoublent leurs railleries, à la pensée que les Lydiens, les Phrygiens, les Arabes, les Cappadociens prendraient la garde ; car ils s’imaginaient que tous ces peuples leur étaient plus favorables qu’aux Perses.

Déjà les fossés étaient creusés. Cyrus, ayant entendu dire qu’il y avait à Babylone une fête Pendant laquelle tous les Babyloniens passaient la nuit entière à boire et à festoyer, attendit qu’il fît obscur, et prenant un grand nombre d’hommes, il fit ouvrir les fossés du côté du fleuve. L’ouverture faite, l’eau s’écoula par les fossés durant la nuit, et le chemin du fleuve à travers la ville devint praticable aux hommes. Quand tout fut prêt en ce qui concernait le fleuve, Cyrus commanda aux chiliarques perses, tant de l’infanterie que de la cavalerie, de venir le joindre, chacun avec ses mille hommes sur deux files, et aux alliés de les suivre en queue dans l’ordre accoutumé. Quand ils furent arrivés, Cyrus fit descendre dans le lit mis à sec ses gardes, fantassins et cavaliers, pour examiner si le fond du fleuve était praticable. Quand on lui eut rapporté qu’il l’était, il convoqua les chefs de l’infanterie et de la cavalerie et leur parla ainsi : « Amis, le fleuve nous a cédé le chemin de la ville. Entrons à l’intérieur avec assurance et sans crainte. Songeons que ceux contre qui nous allons marcher sont les mêmes que nous avons déjà vaincus, alors qu’ils avaient des alliés avec eux, qu’ils étaient tous éveillés et à jeun, qu’ils étaient armés de toutes pièces et rangés en bataille. Aujourd’hui nous allons les attaquer en un moment où beaucoup d’entre eux sont endormis, où beaucoup sont ivres et tous sont débandés. Quand en outre ils s’apercevront que nous sommes dans leurs murs, l’effroi les rendra beaucoup plus impuissants encore. S’il en est parmi vous qui pensent à ce qu’on dit généralement : qu’il faut craindre, quand on entre dans une ville, que les ennemis ne montent sur les toits et ne lancent des traits des deux côtés de la rue, qu’ils se rassurent tout à fait sur ce point. Si quelques-uns montent sur leurs maisons, nous avons pour allié un dieu, Héphaistos. Les vestibules de ces maisons prennent facilement feu : les portes sont faites de palmiers et enduites d’asphalte inflammable. De notre côté, nous ne manquons pas de bois résineux pour nous fournir du feu à foison et nous avons de la poix et de l’étoupe en abondance pour provoquer rapidement de gros incendies. Aussi faudra-t-il que les habitants se sauvent précipitamment de leurs maisons, ou qu’ils soient réduits en cendre. Mais allez, prenez vos armes, et je vous conduirai avec l’aide des dieux. Vous, Gadatas et Gobryas, ajouta-t-il, montrez-nous la route, vous la connaissez, et, quand nous serons à l’intérieur, menez-nous tout droit au palais royal. — En vérité, dit Gobryas, il n’y aurait rien d’étonnant que les portes n’en fussent pas fermées, car la ville entière semble être en liesse cette nuit. Nous trouverons cependant une garde devant les portes : il y en a toujours une d’établie. — Il ne faut pas perdre un instant, dit Cyrus. En avant ! Prenons-les, autant que possible, au dépourvu. » Cela dit, on se met en marche. Ceux qu’on rencontre sont frappés et tués, ou s’enfuient à l’intérieur de leurs maisons ou poussent des cris. Les gens de Gobryas répondent à ces cris, comme s’ils étaient, eux aussi, de la fête. On force le pas et l’on arrive au palais royal. Les troupes rangées sous les ordres de Gobryas et de Gadatas en trouvent les portes fermées. Ceux qui ont ordre d’attaquer les gardes tombent sur eux, tandis qu’ils boivent à la lueur d’un grand feu, et ils les traitent aussitôt en ennemis. Un grand bruit se fait, des cris s’élèvent ; à l’intérieur on entend ce tumulte, et le roi ordonne d’aller voir ce qui en est. Quelques-uns courent pour ouvrir les portes et sortir. Les gens de Gadatas, voyant les portes ouvertes, s’y précipitent ; ils voient ceux qui voulaient sortir rebrousser chemin et se sauver à l’intérieur ; ils les talonnent et les frappent et arrivent ainsi jusqu’au roi ; ils le trouvent debout, le cimeterre dégainé. Les gens de Gadatas et de Gobryas le tuent. Ceux qui étaient avec lui périrent, l’un en se retranchant derrière un abri, l’autre en fuyant, l’autre en se défendant avec ce qu’il peut trouver. Cyrus envoya par les rues de la ville ses escadrons de cavalerie avec ordre de tuer ceux qu’ils trouveraient dehors et de proclamer, par la bouche de ceux qui savaient le syrien, que ceux qui étaient dans leur maison devaient y rester, et que, si l’on prenait quelqu’un dehors, il serait mis à mort. Ces ordres furent exécutés.

Cependant Gadatas et Gobryas avaient rejoint Cyrus. Leur premier soin fut de remercier les dieux pour la vengeance qu’ils avaient tirée d’un roi impie ; puis ils baisèrent les mains et les pieds de Cyrus en pleurant de joie et d’allégresse. Quand le jour fut venu, les garnisons des citadelles, instruites de la prise de la ville et de la mort du roi, les livrèrent aussi. Cyrus s’en saisit aussitôt et y envoya des garnisons avec des officiers pour les commander. Il permit aux parents d’ensevelir leurs morts, et fit proclamer par des hérauts un ordre général aux Babyloniens d’apporter leurs armes, les prévenant que, si l’on trouvait, des armes dans une maison, tous les habitants seraient mis à mort. En conséquence, ils apportèrent leurs armes. Cyrus les fit déposer dans les citadelles, pour les avoir à sa disposition, si jamais il en avait besoin. Ces mesures prises, il appela d’abord les mages, et, comme la ville avait été prise à la guerre, il leur dit de choisir peur les dieux les prémices du butin et des enclos sacrés, puis il distribua des maisons et des résidences officielles à ceux qu’il regardait comme des associés de ses expéditions, attribuant les meilleurs lots aux plus braves, ainsi qu’il avait été décidé, et invitant à réclamer ceux qui se croyaient lésés. Il ordonna aux Babyloniens de cultiver la terre, de payer le tribut et de servir les maîtres qu’il leur avait donnés. Pour les Perses, ses compagnons et pour ceux des alliés qui voulurent demeurer près de lui, il les autorisa à parler en maîtres à ceux qui leur étaient échus en partage.

Par la suite, Cyrus, désirant se mettre désormais, lui aussi, sur le pied qu’il jugeait convenable à un roi, crut bon de le faire avec l’assentiment de ses amis, afin d’exciter le moins de mécontentement possible, s’il se montrait rarement en publie et dans un appareil imposant. Voici ce qu’il imagina, Un jour, dès le matin, il se plaça dans un endroit qui lui parut propre à son dessein ; il y reçut ceux qui voulaient lui parler, ne les congédiant qu’après leur avoir fait réponse. Quand les gens surent qu’il donnait audience, il en vint une foule prodigieuse ; on se poussait pour approcher, on rusait, on se battait. Les gardes les introduisaient, après les avoir triés comme ils pouvaient. Mais quand les amis de Cyrus fendant la presse arrivaient devant lui, il leur tendait la main, les attirait à lui et leur disait : « Attendez que j’aie expédié la foule ; alors nous nous entretiendrons tranquillement. » Ses amis attendaient donc ; mais la foule affluait de plus en plus nombreuse, et le soir arriva, avant que Cyrus eût le loisir de s’entretenir avec eux, Alors il leur dit : « C’est l’heure de nous séparer, mes amis, mais revenez demain matin, je veux avoir un entretien avec vous. » Sur ces mots, ses amis coururent chez eux aveu plaisir, car ils avaient souffert de n’avoir pu satisfaire leurs besoins, et, là-dessus, ils allèrent se coucher.

Le lendemain, Cyrus se rendit au même endroit et se vit entouré d’une foule beaucoup plus nombreuse de gens qui voulaient l’approcher et qui étaient venus bien plus tôt que ses amis. Alors Cyrus fit former autour de lui un grand cercle de piquiers persans et leur ordonna de ne laisser avancer que ses familiers et les chefs des Perses et des alliés. Quand ils furent réunis, il leur tint ce discours : « Amis et alliés, jusqu’à présent nous ne pouvons reprocher aux dieux de n’avoir pas réalisé tous nos voeux ; mais si, parce qu’on a accompli de grandes choses, on ne peut plus s’occuper de soi-même et se réjouir avec ses amis, c’est là un bonheur auquel je dis adieu volontiers. Vous avez sans doute remarqué hier même qu’ayant commencé mon audience dès le matin, je ne l’avais pas finie avant le soir ; aujourd’hui vous en voyez là d’autres, plus nombreux encore que ceux d’hier, qui viennent nous fatiguer de leurs affaires. Si je m’astreins à les recevoir, je me rends compte que je serai bien peu à vous, et vous à moi, et je suis bien sûr que je ne m’appartiendrai plus du tout à moi-même. Je remarque en outre, ajouta-t-il, autre chose de ridicule. J’ai pour vous, n’est-ce pas, les sentiments que vous méritez, et dans cette foule qui m’entoure, c’est à peine si je connais quelqu’un, et tous ces gens-là se sont mis, dans la tête que, s’ils sont plus forts que vous à jouer des coudes, ils obtiendront de moi, plus tôt que vous, ce qu’ils demandent. Or, ce que je croyais, moi, c’est que ces gens-là, s’ils avaient une requête à me faire, devaient rechercher votre protection, à vous, mes amis, pour obtenir une introduction près de moi. On pourra me dire : « Pourquoi donc ne t’es-tu pas mis sur ce pied dès le début et t’es-tu rendu accessible à tout le monde ? C’est que je savais qu’à la guerre un chef ne doit pas être en retard pour connaître ce qu’il faut faire, ni pour exécuter ce que les circonstances exigent ; et j’étais persuadé qu’un général qui se communique rarement laisse échapper bien des choses qu’il faudrait faire. Mais aujourd’hui que nous venons de terminer une guerre des plus pénibles, il me semble que mon esprit a droit à quelque relâche. Aussi, comme je suis incertain de ce que je pourrais faire pour accorder nos intérêts avec ceux des autres dont nous avons la charge, conseillez-moi ce que vous voyez de plus avantageux. »

Ainsi parla Cyrus. Après lui, Artabaze, celui qui jadis s’était donné pour son parent, se leva et dit : « Certes, tu as bien fait, Cyrus, d’ouvrir cette discussion. Pour moi, tu étais encore un jeune garçon, quand, pour la première fois, je conçus un vif désir de devenir ton ami ; mais voyant que tu n’avais nul besoin de moi, j’hésitais à t’approcher. Quand le hasard fit enfin que tu eus recours à moi pour courir annoncer aux Mèdes la volonté de Cyaxare, je me dis à part moi que, si je te servais avec zèle en cette occasion, je serais admis dans ton intimité et que j’aurais la liberté de converser avec toi aussi longtemps que je voudrais ; et je m’acquittai de ma mission de manière à obtenir tes éloges. Puis les Hyrcaniens les premiers devinrent nos amis, en un temps où nous étions tout à fait pauvres d’alliés ; aussi les reçûmes-nous à bras ouverts, tant nous étions heureux de leur amitié ! Puis, quand nous nous fûmes emparés du camp ennemi, tu n’eus plus, j’imagine, le loisir de t’occuper de moi, mais je ne t’en voulais pas. Ensuite ce fut Gobryas qui devint notre ami, et je m’en réjouis, et après lui, Gadatas, et dès lors il devint difficile d’avoir part à ton attention. Puis quand les Saces à leur tour et les Cadusiens devinrent nos alliés, il fallut naturellement les traiter avec égard, puisqu’ils étaient pleins d’égards pour toi. Quand nous revînmes au lieu d’où nous étions partis, en te voyant occupé de chevaux, de chars, de machines, je pensai que, lorsque tu serais délivré de ces soucis, tu aurais alors le loisir de t’occuper de moi. Cependant, quand vint l’effrayante nouvelle que tout le monde se liguait contre nous, je compris l’importance de cet événement ; mais je me crus désormais assuré que, si les suites en étaient heureuses, nous aurions tout le temps de nous entretenir ensemble. Maintenant enfin que nous avons remporté la grande victoire, que Sardes et Crésus sont en notre pouvoir, que nous avons pris Babylone, que tout est soumis à nos lois, hier, j’en jure par Mithra[17], si je ne m’étais pas frayé à coups de coude un chemin dans la foule, je n’aurais pas pu approcher de toi. Et lorsque, me prenant la main, tu m’eus dit de rester près de toi, je fus un objet d’envie, parce que je passais la journée avec toi, sans manger ni boire. S’il peut se faire que nous, qui avons le mieux mérité, nous ayons le plus de part à ta société, c’est bien ; sinon, je vais encore une fois proclamer de ta part que tout le monde ait à s’éloigner, sauf nous, tes amis de la première heure. »

Cette conclusion fit rire Cyrus et beaucoup d’autres. Le Perse Chrysantas se leva ensuite et parla ainsi : « Auparavant, Cyrus, tu avais raison de te rendre accessible au public, et pour les raisons que tu as alléguées toi-même, et parce que nous n’étions pas ceux que tu devais honorer de préférence, car nous, c’était dans notre propre intérêt que nous t’avons suivi ; mais il fallait mettre tout en oeuvre pour gagner la multitude, afin qu’elle consentît de bon coeur à partager nos travaux et nos dangers. Mais maintenant que tu n’es plus réduit à ce seul moyen, mais que tu en as d’autres pour t’attacher ceux que tu juges à propos, il est juste que toi aussi tu aies désormais une maison. Comment jouirais-tu de ta puissance, si tu restais seul, sans foyer ? car il n’y a pas de place au monde plus sacrée, plus douce et plus chère que le foyer. Ne crois-tu pas d’ailleurs que nous aurions honte de te voir peiner dehors, tandis que nous serions à couvert dans nos maisons et que nous semblerions mieux partagés que toi ? » Quand Chrysantas eut fini, d’autres en grand nombre parlèrent dans le même sens. Dès lors Cyrus entra dans le palais, où ceux qui transportaient les trésors de Sardes les lui rapportèrent. Dès qu’il y fut entré, il sacrifia d’abord à Hestia, puis à Zeus roi et à tous les autres dieux que les mages lui indiquèrent.

Cela fait, il se mit à organiser le reste de sa maison. Considérant sa situation, qu’il entreprenait de gouverner un grand nombre de peuples, qu’il se disposait à fixer sa résidence dans la plus grande des villes fameuses, et que cette ville lui était aussi hostile qu’une ville pouvait l’être à un souverain, en réfléchissant à tout cela, il jugea qu’il avait besoin d’une garde du corps ; et comme Il savait qu’on n’est jamais plus exposé à un attentat que lorsqu’on est à table, qu’on boit avec ses amis, ou qu’on dort dans son lit, il se demandait à quel genre d’hommes il pourrait le plus sûrement confier sa personne dans ces différentes situations. Il lui sembla qu’on ne saurait jamais compter sur la fidélité d’un homme qui en aimerait un autre plus que celui qu’il est chargé de garder, que dès lors ceux qui ont des enfants, ou une femme avec laquelle ils vivent en bon accord, ou des mignons, sont naturellement portés à les chérir plus que tout autre objet, tandis qu’en voyant les eunuques privés de toutes ces affections, il se persuada qu’ils étaient les hommes les plus capables de se dévouer à ceux qui pouvaient le mieux les enrichir, les protéger, si on les opprimait, et les élever aux honneurs, et il estimait que personne ne pouvait leur faire plus de bien que lui. De plus, comme les eunuques sont méprisés des autres hommes, ils ont, par cela même, besoin d’un maître pour les défendre ; car il n’y a personne qui ne veuille en toute occasion l’emporter sur un eunuque, à moins qu’une puissance supérieure ne s’y oppose. D’ailleurs, quand un homme est fidèle à son maître, rien n’empêche qu’il n’occupe le premier rang près de lui, fût-il eunuque. Quant à ce qu’on pourrait croire surtout, que ces gens sont des lâches, il n’était pas de cet avis ; il se fondait pour cela sur l’exemple des animaux, et en effet des chevaux fougueux qu’on a châtrés cessent de mordre et de se cabrer, sans rien perdre de leurs qualités guerrières. Les taureaux châtrés se dépouillent de leur humeur sauvage et indocile, sans cesser d’être vigoureux et propres au travail. De même les chiens châtrés cessent de quitter leurs maîtres et n’en deviennent pas plus mauvais pour la garde ou pour la chasse. Il en est ainsi des hommes privés de la source du désir ; ils deviennent plus calmes, mais n’en sont ni moins prompts à exécuter ce qu’on leur commande, ni moins adroits à monter à cheval ou à lancer le javelot, ni moins avides de gloire ; car on voit bien, à la guerre et à la chasse, que l’émulation n’est pas éteinte dans leur âme. Quant à leur fidélité, c’est à la mort de leurs maîtres qu’ils en ont donné les meilleures preuves ; personne, dans le malheur de ses maîtres, n’a témoigné par ses actes plus de fidélité que les eunuques. Si naturellement ils semblent avoir perdu quelque chose de leur force physique, le fer égale, à la guerre, les faibles aux forts. D’après ces considérations, Cyrus, à commencer par les portiers, ne choisit que des eunuques pour son service personnel.

Mais jugeant que cette garde était insuffisante en face de la foule des malveillants, il se demanda quels étaient parmi les autres hommes ceux auxquels il pourrait confier le plus sûrement la garde de son palais. Or comme il savait que les Perses restés au pays avaient peine à vivre à cause de leur pauvreté et qu’ils menaient une existence très pénible, tant à cause de l’âpreté du sol que parce qu’ils travaillaient de leurs mains, il crut qu’ils seraient les plus disposés à se satisfaire du régime de sa cour. Il prit donc parmi eux dix mille satellites, qui, campés autour du palais, le gardaient jour et nuit, quand il était présent, et qui l’accompagnaient dans ses sorties, rangés de chaque côté de sa personne. Il pensa que pour toute la ville de Babylone aussi, il fallait des gardes en nombre suffisant, soit quand il y résidait, soit lorsqu’il était absent, et il établit dans Babylone une forte garnison. Quant à la solde, il obligea les Babyloniens à la fournir ; car il voulait les appauvrir le plus qu’il pourrait, afin de les rendre aussi humbles et aussi souples que possible.

Cette garde qu’il établit alors autour de sa personne et celle de Babylone se sont maintenues jusqu’à nos jours dans les mêmes conditions. Songeant ensuite aux moyens de conserver tout son empire et de l’agrandir encore, il pensa que la supériorité en bravoure que ces mercenaires avaient sur les peuples soumis ne compensait pas leur infériorité en nombre. Aussi résolut-il de retenir ensemble les braves soldats qui, avec l’aide des dieux, lui avaient conquis la puissance, et de veiller à ce qu’ils ne négligeassent pas l’exercice de la vertu. Cependant, pour n’avoir pas l’air de leur intimer un ordre et pour qu’ils reconnussent eux-mêmes que c’était là le meilleur parti et en conséquence consentissent à rester avec lui et à pratiquer la vertu, il rassembla les homotimes, tous les personnages influents et tous ceux qu’il regardait comme les dignes associés de ses travaux et de sa fortune. Quand ils furent réunis, il leur parla ainsi : « Amis et alliés, nous sommes très reconnaissants aux dieux de nous avoir accordé de conquérir les biens dont nous nous jugions dignes. Nous voici maîtres en effet d’un vaste et fertile pays, avec des gens pour le cultiver et nous nourrir. Nous possédons aussi des maisons, et des maisons bien meublées. Et que nul de vous ne croie qu’en possédant ces biens, il possède le bien d’autrui ; car c’est une loi universelle et éternelle que, dans une ville prise sur des ennemis en état de guerre, tout, et les personnes et les biens, appartient aux vainqueurs. Vous ne commettez donc pas d’injustice en détenant les biens que vous avez, et c’est pure humanité, si vous ne leur prenez pas tout et leur laissez quelque chose. Mais quelle conduite tiendrons-nous à l’avenir ? Je vais vous en dire mon avis : si nous vivons en vue de la mollesse et du plaisir, comme des lâches qui tiennent le travail pour le comble du malheur et l’oisiveté pour une jouissance, je vous prédis que bientôt nous ne serons plus guère estimables à nos propres yeux, et que nous ne tarderons pas à être dépouillés de tous ces biens. Car il ne suffit pas d’avoir été braves, pour l’être toujours ; il faut s’appliquer à l’être jusqu’à la fin. De même que les autres arts se déprécient, quand on les néglige, de même que les corps en bon état changent et se gâtent, si on les laisse aller à la mollesse, de même aussi la tempérance, la continence, la bravoure, si l’on en relâche l’exercice, s’altèrent et se tournent en vices. Préservons-nous donc du relâchement, et ne nous laissons pas aller au plaisir du moment. Car, selon moi, si c’est un grand oeuvre de conquérir un empire, c’en est un plus grand encore de conserver ce qu’on a conquis. Il a suffi à plus d’un de montrer de l’audace pour conquérir un empire ; mais garder ce qu’on a conquis ne peut se faire sans tempérance, sans continence, sans vigilance constante. Si nous sommes convaincus de ces vérités, il nous faut à présent nous exercer à la vertu avec plus d’efforts encore qu’avant d’avoir acquis ce que nous possédons, convaincus que, plus on possède, plus on est exposé à l’envie, aux machinations, à l’hostilité d’autrui, surtout quand on ne doit qu’à la force les biens et les hommages dont on jouit.

« Il faut donc croire que les dieux seront avec nous ; car notre possession n’est pas due à une agression injuste c’est nous qu’on a attaqués et nous n’avons fait que nous venger. Mais après la protection des dieux, il y a un avantage essentiel que nous devons mous assurer, c’est de justifier notre prétention au commandement en nous montrant supérieurs à nos sujets. Il faut nécessairement que les esclaves mêmes aient leur part de la chaleur, du froid, de la faim, de la soif, de la fatigue, du sommeil ; mais en la leur donnant, il faut essayer en tout cela de paraître meilleurs qu’eux. Quant à la science et aux exercices de la guerre, gardons-nous absolument d’en faire part à ceux dont nous voulons faire nos manoeuvres et nos tributaires. Nous devons maintenir notre supériorité dans cet art, parce que nous y voyons des instruments de liberté et de bonheur donnés aux hommes par les dieux. Enfin par la même raison que nous leur avons enlevé leurs armes, nous-mêmes, nous ne devons jamais quitter les nôtres, bien pénétrés de cette maxime que, plus on est près de ses armes, mieux on s’assure la possession de ce qu’on veut.

« Si quelqu’un se dit en lui-même : « A quoi nous sert donc d’avoir atteint le but de nos ambitions, s’il nous faut encore endurer la faim, la soif, les travaux et les soucis ? » qu’il sache que les biens nous font d’autant plus de plaisir que nous avons peiné davantage pour les atteindre ; car la fatigue est un assaisonnement aux bonnes choses. Si l’on ne désire pas une chose, les apprêts les plus somptueux ne sauraient la rendre agréable. Mais puisque la Divinité nous a aidés à conquérir ce que les hommes désirent le plus, si un homme veut se mettre en mesure d’en tirer tout le plaisir possible, cet homme aura sur les gens moins bien pourvus que lui le grand avantage que, s’il a faim, il se procurera les mets les plus agréables, s’il a soif, il se payera les liqueurs les plus exquises, et s’il a besoin de relâche, il goûtera le repos le plus doux. Voilà pourquoi je dis qu’il faut nous appliquer de toutes nos forces à être courageux, afin de jouir de nos biens de la manière la meilleure et la plus agréable, et de ne point faire l’épreuve la plus pénible de toutes ; car il est moins fâcheux de ne pas acquérir un bien qu’il n’est affligeant de le perdre, quand on en est devenu le maître. Songez encore à ceci : quel prétexte aurions-nous de laisser déchoir notre courage d’autrefois ? Serait-ce parce que nous sommes les maîtres ? Mais il ne convient pas, n’est-ce pas ? que celui qui commande vaille moins que ceux qui obéissent. Serait-ce parce que notre fortune paraît être meilleure qu’autrefois ? Mais qui oserait dire que la lâcheté va de pair avec la fortune ? Est-ce parce que, maintenant que nous avons des esclaves, nous les châtierons, s’ils sont mauvais ? Mais convient-il, quand on est mauvais soi-même, de châtier les autres pour leur méchanceté ou leur lâcheté ? Autre considération encore.

Nous nous sommes mis sur le pied d’entretenir une multitude de satellites pour garder nos maisons et nos personnes. Quelle honte ce serait pour nous de penser que nous sommes obligés d’assurer notre sécurité par les armes de nos satellites et que nous sommes incapables de les porter pour nous défendre nous-mêmes ! Il faut savoir que la meilleure garde pour un homme, c’est qu’il soit lui-même bon et brave. Voilà l’escorte qu’il nous faut ; à qui n’est pas accompagné de la vertu, rien ne doit réussir.

« Que faut-il donc faire, selon moi ? Où faut-il pratiquer la vertu, où faut-il s’y entraîner ? Ce que j’ai à vous proposer, ne vous sera pas nouveau. De même qu’en Perse les homotimes vivent près des bâtiments publics, de même ici, nous, les pairs, nous devons pratiquer tout ce qu’on pratique là-bas. Vous devrez, présents à mes portes, avoir l’oeil sur moi pour voir si je continue à m’occuper de mes devoirs ; et moi j’aurai l’oeil sur vous pour vous observer, et ceux que je verrai poursuivre le beau et le bien, je les récompenserai. Quant aux enfants qui naîtront de nous, élevons-les ici ; car nous deviendrons nous-mêmes meilleurs, si nous voulons donner en notre personne les meilleurs exemples possibles à nos enfants, et nos enfants, même s’ils le voulaient, ne deviendront pas aisément méchants, s’ils ne voient ni n’entendent rien de honteux et consacrent tout leur temps à de belles et nobles occupations. »


[1] Enyalios est tantôt un dieu à part, tantôt un surnom d’Arès. On poussait le cri de guerre en l’honneur d’Enyalios, quand on avait fini de chanter le péan.
[2] Il est question de Larissa appelée l’Égyptienne dans les Helléniques, III, 1, 7.
[3] Cyllène n’est mentionnée nulle part ailleurs, sauf dans Eustathe à Iliade, p. 300, 39.
[4] Cymé, en Éolide, au nord de Phocée.
[5] Thymbrara était, d’après Stéphane de Byzance, sur le Pactole. La bataille eut donc lieu près de Sardes. Xénophon s’accorde ici avec Hérodote, I, 80.
[6] Voici ce que dit Hérodote de la prise de Sardes : « Le quatorzième jour du siège, Cyrus fit proclamer... qu’il récompenserait celui qui monterait le premier sur les remparts. En conséquence, l’armée fit plusieurs tentatives, mais sans succès, et l’on se tenait en repos, quand un Marde, nommé Hyroiade, essaya l’escalade en au point de la citadelle où l’on n’avait pas placé de gardes ; car on ne craignait pas qu’elle fût prise de ce côté, l’acropole étant sur ce point escarpée et imprenable... Cet Hyroiade, ayant vu la veille un Lydien descendre par là pour reprendre son casque qui avait roulé de haut en bas, réfléchit et nota le fait ; puis il monta lui-même ; d’autres Perses en ayant fait autant, ils atteignirent en grand nombre le sommet, et c’est ainsi que la ville fut prise et mise à sac. » Hérodote raconte ensuite que Cyrus fit dresser un vaste bûcher, qu’il y fit monter Crésus et quatorze Lydiens ; que le bûcher brûlait déjà, quand Cyrus se repentit et ordonna d’éteindre le feu. Comme on n’en venait pas à bout, Crésus invoqua Apollon. Alors il tomba du ciel une pluie abondante qui éteignit le bûcher.
[7] Pour éprouver l’oracle, Crésus fit demander à la pythie à quoi il était occupé au moment même où il l’interrogeait par l’entremise de ses envoyés. « Or il avait imaginé, pour faire une chose que personne ne pouvait soupçonner, de dépecer une tortue et un agneau, et il les avait fait cuire ensemble dans une marmite d’airain, à couvercle d’airain, » toutes choses que l’oracle devina fort bien. Hérodote, I, 48.
[8] Selon Hérodote, il se mit à parler à la vue d’un Perse qui allait tuer son père, et il continua à parler depuis (Hérodote, I, 85).
[9] Ce fils de Crésus s’appelait Atys : il périt dans une chasse au sanglier, par la maladresse d’Adraste, son hôte. (Hérodote, 1, 43.)
[10] C’est le mot qui était inscrit au fronton du temple de Delphes.
[11] Hérodote (I, 8, 14) a raconté comment Gygès, garde du corps et confident du roi Candaule, fut contraint par lui de voir la reine toute nue. La reine offensée fit tuer son mari par Gygès et épousa le meurtrier, qui devint roi et fit sanctionner son pouvoir par l’oracle de Delphes. Cf. Platon, République 359, où la version est toute différente ; là, c’est un berger, maître d’un anneau qui le rend invisible et qui, grâce à cet anneau magique, séduit la reine et tue le roi.
[12] Le mot porte-sceptre désigne un fonctionnaire de la cour, en particulier les eunuques. Au reste, ce passage est considéré comme une interpolation : car il interrompt la suite des idées, et il est inadmissible que le tombeau soit dédié à des personnages subalternes, et non à Panthée et Abradatas.
[13] D’après Hérodote, I, 171, sqq., ce fut Harpagus, général de Cyrus, qui soumit les Cariens, et les soumit de force.
[14] Ce détail est conforme à l’histoire : les Ciliciens et les Cypriens gardèrent leurs dynasties nationales.
[15] Cf. Hérodote, I, 178 : « Située dans une vaste plaine, Babylone forme un carré dont chaque côté a cent vingt stades (près de 22 kilomètres), ce qui donne un périmètre de quatre cent quatre-vingts stades. »
[16] Diodore (II, 7) nous donne ces renseignements : « Sémiramis construisit les remparts, qui ont, dit Ctésias, une hauteur de cinquante brasses (92 m. 50), de cinquante coudées (23 mètres), suivant des auteurs plus récents, et une largeur telle que deux chars peuvent y passer aisément. e D’après Hérodote, le rempart était large de cinquante coudées royales (25 mètres), haut de deux cents (202 mètres) (la coudée royale a trois doigts de plus que la coudée ordinaire). D’après Strabon, XVI, I, l’épaisseur de la muraille était de 23 pieds.
[17] Les Perses, nous dit Strabon, XV, p. 732, honorent le Soleil, qu’ils appellent Mithra. Cyrus le jeune jure aussi par Mithra dans l’Economique de Xénophon, 4 ; 24.